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Quand Davos facilite l'évasion fiscale internationale

Un lanceur d’alerte suisse raconte comment les ultrariches font fondre leurs impôts

Rudolf Elmer
Photo Sylvain Larocque Pendant des années, Rudolf Elmer, aujourd’hui âgé de 64 ans, a observé de près des stratagèmes d’évitement fiscal aux îles Caïmans.

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DAVOS, Suisse | Pour certains ultrariches, participer au Forum économique mondial à Davos est un prétexte parfait pour rencontrer avocats et banquiers afin d’échafauder des stratagèmes d’évasion fiscale.  

« Le Forum économique mondial est le plus gros party d’évasion fiscale au monde » lance en riant Rudolf Elmer, que Le Journal a rencontré à Zurich.   

M. Elmer a travaillé pendant près de 20 ans pour l’une des plus grandes banques de Suisse, Julius Bär, dont huit ans aux îles Caïmans.    

Il est sorti de l’anonymat lorsqu’il a envoyé une centaine de documents confidentiels au célèbre site WikiLeaks de Julian Assange, en 2008.    

  • ÉCOUTEZ l'entrevue avec Sylvain Larocque en direct de Davos à QUB Radio :   

Aujourd’hui âgé de 64 ans, il a fait 220 jours de prison même s’il a finalement été acquitté d’avoir enfreint le secret bancaire suisse.   

« Ils voulaient me rendre fou. [...] J’ai attaqué le veau d’or et ce n’est tout simplement pas acceptable pour la Suisse », dit-il en faisant référence à la puissante industrie financière helvétique.   

Tours de passe-passe  

Comptable, chef des opérations, puis responsable de la conformité chez Julius Bär, il a vu de l’intérieur les tours de passe-passe auxquels recourent les multinationales, les fonds d’investissement et les multimillionnaires pour minimiser leur facture d’impôts.   

« L’avantage de la Suisse, c’est qu’il y a toujours une bonne raison pour venir ici. On vous invite à Davos, vous avez rendez-vous aux Nations unies, vous allez faire du ski dans les Alpes... On ne soupçonnera pas nécessairement que vous en profitez pour ouvrir un compte de banque. Si vous alliez aux Caïmans pour faire la même chose, le fisc deviendrait suspicieux. »   

Il faut tout de même se montrer prudent. « Habituellement, si vous êtes un bon client, le banquier se rendra discrètement à votre hôtel. De nos jours, entrer dans une banque suisse peut être problématique. On a vu des détectives privés prendre des photos de gens qui sortaient d’une banque à Zurich ! »   

Une fois que le compte est ouvert en Suisse, l’action se transporte dans les tropiques.    

« Les décisions sont prises en Suisse, l’argent reste en Suisse, mais la comptabilisation des transactions se fait dans un paradis fiscal comme les Caïmans. Or, l’impôt devrait s’appliquer dans le pays où se prennent les décisions. Cela signifie que nous trichions face au fisc suisse. »   

Un pays pour chaque chose  

Outre les banquiers, la Suisse regorge d’avocats spécialisés en fiscalité. « Vous expliquez votre problème et on va vous dire qu’il faut créer une fiducie aux Caïmans, utiliser une firme aux Îles Vierges britanniques pour loger votre portefeuille de placements, immatriculer votre jet privé à Jersey et transférer vos œuvres d’art à une société-écran aux Bermudes », raconte Rudolf Elmer.   

Il affirme avoir refusé un demi-million de francs suisses (675 millions $ CA) de son ancien employeur, qui voulait acheter son silence. « J’ai une conscience », affirme-t-il.    

En 2016, Julius Bär a accepté de payer une amende de 547 M$ US pour avoir aidé des Américains à faire de l’évasion fiscale.    

L’automne dernier, l’Union européenne a finalement retiré la Suisse de sa « liste grise » de paradis fiscaux. Berne accepte désormais de communiquer des informations sur des comptes bancaires aux autorités d’autres pays. Mais selon Rudolf Elmer, ce n’est pas encore assez pour inquiéter les clients qui cachent leur opulence derrière des structures opaques.