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Un beau gâchis sur toute la ligne

Jean Charest
Photo d'archives, Marc DesRosiers

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L’attaque frontale à laquelle s’est livré Jean Charest contre l’Unité permanente anticorruption (UPAC), en annonçant qu’il renonçait à la chefferie conservatrice, n’est pas anodine. Lorsqu’un ex-premier ministre ridiculise publiquement un corps de police dont il est en plus le géniteur, les effets d’une telle sortie ne peuvent qu’être nocifs pour la démocratie québécoise.

En tant qu’ancien chef de gouvernement, un tel non-respect envers l’indépendance du pouvoir policier, qu’il soit dysfonctionnel ou pas, témoigne d’un mépris consternant pour le principe même de la séparation des pouvoirs. Ce dérapage confirme aussi la profondeur de sa colère face à l’obligation d’abandonner son rêve d’occuper un jour le poste de premier ministre du Canada.

Même son propre avocat l’avait précédé en demandant rien de moins à l’UPAC qu’elle cesse l’enquête Mâchurer sur le financement occulte du PLQ sous l’ère Charest. Combinées, les deux sorties dégagent le désagréable parfum d’une république de bananes.

Eau de boudin

Le vrai coup de Jarnac, on le sait, est venu jeudi dernier avec la publication de témoignages troublants d’ex-entrepreneurs. Plusieurs alléguaient les mêmes stratagèmes de financement douteux au PLQ du temps où Marc Bibeau était son grand argentier.

De fait, si Mâchurer traîne depuis six ans, c’est en partie parce que le même Marc Bibeau, grand ami de M. Charest et lui aussi visé par une enquête de l’UPAC, a multiplié les contestations judiciaires pendant des années. Le tout finissant la semaine dernière en eau de boudin devant la Cour suprême. D’où la publication des témoignages rendue enfin possible.

Un autre effet nocif de la sortie de M. Charest est de ramener le PLQ, lui-même en course à la chefferie, à ses pires heures en matière d’éthique. Ciblée par un ex-premier ministre faisant l’objet d’une de ses enquêtes, elle a aussi forcé le nouveau patron de l’UPAC, Frédérick Gaudreau, à réitérer son indépendance.

Mission impossible ?

Ce qui, on ne s’en sort pas, soulève LA question qui tue. Est-il seulement plausible que tous ces entrepreneurs, à moins d’avoir été d’une naïveté sidérante, aient donné aussi généreusement, longtemps et illégalement à un parti, sans en récolter discrètement en récompense quelques contrats publics ?

Est-il seulement plausible que si trafic d’influence il y a eu, quelqu’un l’aurait documenté en plus pour la postérité ? C’est là que, sur le plan juridique, l’enquête Mâchurer, dont l’objectif est d’en trouver la preuve bétonnée, est peut-être, tout simplement, une mission impossible.

L’ironie ultime est que les attaques de Jean Charest contre l’UPAC viennent probablement de lui acheter des délais supplémentaires. Politiquement, l’UPAC en sort en effet piégée. Si elle fermait Mâchurer d’ici peu pour faute de preuves blindées, son patron serait accusé d’être à la solde de l’impatience de M. Charest.

Dans un tel contexte, quel que soit le dénouement de Mâchurer, il n’a plus d’autre choix que de laisser le temps passer. Du moins, suffisamment pour éviter tout soupçon d’obéissance ou de désobéissance à un ex-premier ministre en colère. Un beau gâchis sur toute la ligne.