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La prostitution est de plus en plus dangereuse

Des femmes considèrent plusieurs clients comme des bombes à retardement

Rose Sullivan vit toujours avec les séquelles d’un choc post-traumatique survenu lors d’une agression d’un client dans un hôtel.
Photo DIDIER DEBUSSCHèRE Rose Sullivan vit toujours avec les séquelles d’un choc post-traumatique survenu lors d’une agression d’un client dans un hôtel.

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Des survivantes de l’exploitation sexuelle ont été replongées dans leurs expériences les plus douloureuses en apprenant les dessous de la récente tragédie de Québec.  

«Le système l’a tuée», tranche Sophie Lavoie Coursolle, qui a été exploitée sexuellement pendant 10 ans.    

Elle commentait la libération conditionnelle et l’arrestation du meurtrier présumé de la femme de 22 ans trouvée morte dans une chambre d’hôtel à Québec mercredi, Marylène Lévesque. Et surtout le fait qu’il aurait bénéficié d’une stratégie de réinsertion sociale afin d’acheter, en toute impunité, des actes sexuels.    

«Ils [les membres de la Commission des libérations conditionnelles du Canada] sont responsables de la mort de cette femme, dit-elle. Je trouve ça extrêmement bouleversant et incompréhensible.»    

Ce meurtre qui a frappé tout le Québec a aussi rappelé de douloureux souvenirs à Rose Sullivan, 37 ans, survivante et militante pour les droits des filles et des femmes exploitées sexuellement.    

Victime d’un choc post-traumatique à la suite d’une «agression très sauvage» d’un client dans une chambre d’hôtel, Mme Sullivan estime que le quotidien des femmes exploitées sexuellement est «épeurant».    

«Selon moi, c’est de plus en plus dangereux pour les femmes, dit-elle. Si les lois étaient bien appliquées, ce le serait moins. Les hommes se retiendraient plus [parlant de la loi qui permet aux policiers d’arrêter des clients qui paient pour des services sexuels].»    

De l’indignation  

Même son de cloche du côté des organismes qui viennent en aide à ces femmes.    

«On est dans l’indignation. C’est vraiment ça le mot. On se dit qu’il y a tellement un mépris pour la vie des femmes. C’est comme si le désir sexuel d’un homme était plus important que la vie des femmes», lance Jennie-Laure Sully, organisatrice communautaire à la concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle.    

Ces commentaires surviennent après qu’on a appris que le meurtrier présumé de Marylène Lévesque, Eustachio Gallese, 51 ans, avait pu quitter le pénitencier dès 2016 pour amorcer un processus graduel de réinsertion sociale. En 2004, il avait assassiné froidement sa conjointe Chantale Deschesnes.    

«Ce n’est pas un emploi»  

Ces femmes connaissent bien le milieu. Elles se désolent d’entendre et de lire les propos sur les «travailleuses du sexe».     

«Ce n’est pas une travailleuse du sexe. C’est de l’exploitation sexuelle. Ce n’est pas un emploi, c’est de la survie», assure Sophie Lavoie Coursolle, qui se définit davantage comme «une survivante de l’exploitation sexuelle».    

Les «survivantes» auxquelles Le Journal a parlé rêvent du jour où la population aura la même compassion pour toutes les femmes. Peu importe où, comment et pourquoi elles se font tuer.    

«Pour la population, si tu te prostitues et que tu te fais tuer, tu l’as cherché. Mais la mère de famille qui s’est fait tuer par son ex, elle, elle ne le méritait pas», ajoute-t-elle.    

Elle a déjà pensé qu’elle serait la prochaine victime  

Une ancienne travailleuse de rue devenue escorte confie qu’elle ne pleure plus lorsqu’elle apprend la mort d’une personne qu’elle connaît, «tellement il y en a».    

«Toutes les semaines, il y a des gens qui meurent autour de moi. Parfois, je me dis que je vais peut-être être la prochaine. On ne fait pas ça [travailler dans l’industrie du sexe] par plaisir dans la vie. On le fait pour une question de survie», confie Léona (nom fictif).    

Son histoire n’est pas banale. Diplômée universitaire en psychologie, avant de perdre son emploi, elle aidait les filles à se sortir de l’exploitation sexuelle.    

Tombée amoureuse d’un homme qui se payait des services sexuels, elle a voulu elle aussi explorer cette facette de l’industrie du sexe. Elle y est finalement restée prise au piège.    

Sans le sou et ayant besoin de drogue quotidiennement, sa seule façon de survivre était de vendre son corps.    

S’en sortir  

Brillante, lorsqu’elle est à jeun, elle réalise très bien que les hommes profitent de son corps. Qu’elle n’est qu’une marchandise.    

«Tu finis par te dire que tu ne vaux pas plus qu’une pute. Que tu es une pute. J’ai fini par me sentir de même», soupire-t-elle.    

Âgée de 34 ans, elle souhaite se sortir de ce monde avant d’y laisser sa peau comme Marylène Lévesque l’a fait mercredi soir dernier à Québec.     

Il y a quand même un peu d’espoir. Elle signera un bail sous peu et espère retrouver une vie «normale», sans avoir à se faire exploiter sexuellement.    

Elle aimerait que les tabous tombent.    

«Ça peut arriver à tout le monde. Je vis maintenant de l’aide sociale. L’idée, c’est de me réintégrer dans une société. Et de me retrouver une job normale me fait peur. Je suis traumatisée [par ce qu’elle a vécu]», conclut-elle.