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Hausse des signalements: plus de cyberpédophiles démasqués

Les géants du web, comme Google et Facebook, jouent un rôle primordial dans la chasse aux prédateurs

Audrey Mousseau
Photo Chantal Poirier La sergente Audrey Mousseau, responsable de l’Équipe d’enquêtes sur l’exploitation sexuelle des enfants sur internet, gère un groupe de 38 personnes, dont 24 enquêteurs.

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Les enquêteurs spécialisés de la Sûreté du Québec ont arrêté un nombre record de cyberpédophiles l’année dernière, notamment en raison de l’explosion des signalements faits par les géants du web.   

«Les gros joueurs ont désormais l’obligation de fouiller et de détecter les images de pornographie juvénile, et de les signaler», se réjouit la sergente Audrey Mousseau, responsable de l’Équipe d’enquêtes sur l’exploitation sexuelle des enfants sur internet (ESEI).     

«Par exemple, si un utilisateur partage des images illicites sur la messagerie de Facebook ou s’il en a stocké dans un cloud Google, le fournisseur doit nous avertir», explique-t-elle.       

  • Le journaliste Félix Séguin est revenu sur le dossier à l'émission Dutrizac sur QUB radio. Écoutez sa chronique judiciaire:   

Le corps policier a ainsi pu arrêter 85 suspects l’an dernier, soit 33 de plus qu’en 2018.     

Prédateurs tenaces  

La technologie des géants du web n’est toutefois pas infaillible. Les prédateurs redoublent d’efforts pour la contrer et continuer de passer incognito.      

Le Canada a d’ailleurs lancé un message clair aux géants du web l’été dernier, afin qu’ils continuent de peaufiner leurs logiciels, sans quoi ils pourraient être tenus responsables financièrement des victimes de pornographie juvénile sur le web.     

Et des victimes, il y en a à profusion. Devant le flot continu de signalements, l’équipe de la sergente Mousseau, qui traite les cas les plus complexes et difficiles, doit réévaluer quotidiennement les dossiers afin de les classer par degré de priorité.      

En haut de la pile  

L’individu a-t-il des enfants? Vit-il près d’une garderie ou d’une école? A-t-il des antécédents judiciaires? Ce sont quelques-unes des questions qui permettent aux policiers de déterminer si un dossier doit être jugé urgent et placé en haut de la pile.      

Pour répondre à ces interrogations, ils consulteront notamment le Directeur de l'état civil, Hydro-Québec, Equifax et les réseaux sociaux. Au besoin, des experts peuvent aussi infiltrer certains groupes afin d'obtenir plus d’informations.      

Vient ensuite l’étape tant attendue: l’arrestation­­­ du suspect.      

Très gratifiant  

«Souvent, nos victimes sont des bébés qui ne savent même pas encore parler, dit la sergente Mousseau. C’est extrêmement gratifiant quand on arrive à arrêter leur agresseur.»     

Or le grand défi des enquêteurs est de «placer le suspect derrière son ordinateur».      

Autrement dit, ils doivent obtenir la preuve que leur cible est bien celle qui a leurré une fillette, par exemple, et qu’il ne s’agit pas d’une autre personne dans sa résidence.     

«Quand on arrive sur les lieux, on présente le mandat pour prendre possession des appareils électroniques et on observe les signes de tout le monde», explique la sergente Mousseau.      

«Souvent, poursuit-elle, pour éviter qu’on se rende plus loin dans nos explications devant des membres de leur famille, les suspects vont nous fournir des déclarations de culpabilité spontanées.»     

Signe que les temps ont changé, explique la patronne de l’ESEI, les techniciens en informatique qui accompagnent les enquêteurs lors des perquisitions doivent désormais saisir et analyser de multiples appareils en fouillant une résidence.      

«Il n’y a pas si longtemps, on trouvait un ordinateur familial et c’était tout, explique-t-elle. Maintenant, on compte toujours des ordinateurs, mais aussi des téléphones intelligents, des tablettes et des consoles de jeu vidéo, qui permettent aussi de partager des images. C’est certain que ça rallonge le processus.»     

Techniques d’enquête secrètes  

Les enquêteurs de l’ESEI ont une multitude d’autres techniques d’enquête à leur disposition, mais elles doivent demeurer confidentielles.     

«La dernière chose qu’on souhaite, c’est que les prédateurs modifient leur façon de faire parce qu’ils connaissent la nôtre, conclut la sergente Mousseau. On veut continuer de les démasquer.»     


Plus d’un millier de signalements l’an dernier  

L’Équipe d’enquêtes sur l’exploitation sexuelle des enfants sur internet de la SQ a reçu en 2019 un nombre record de signalements, ce qui a mené à plus d’arrestations.     

2019    

  • Arrestations: 85     
  • Signalements: 1168          

2018    

  • Arrestations: 52     
  • Signalements: 448          

2017   

  • Arrestations: 61     
  • Signalements: 565          

2016    

  • Arrestations: 75     
  • Signalements: 748     
  • 2015  
  • Arrestations: 50     
  • Signalements: 530          

Sources: ESEI

Une quarantaine d’autres arrestations sont aussi effectuées en moyenne chaque année par d’autres services policiers.  

Le jour où on a sauvé une fillette d’un prédateur     

Lui-même père de famille, l’enquêteur Frédéric Guévremont ne peut rester de glace face aux petites victimes qu’il rencontre.
Photo Chantal Poirier
Lui-même père de famille, l’enquêteur Frédéric Guévremont ne peut rester de glace face aux petites victimes qu’il rencontre.

L’enquêteur Frédéric Guévremont se souviendra toute sa vie de ce moment où lui et ses collègues ont arraché une fillette des bras d’un cyberpédophile lors d’une opération policière.      

«À ce moment-là, je me suis dit qu’on venait peut-être de sauver la jeunesse de cette petite fille et qu’elle ne le saurait jamais», relate le policier qui s’est joint à l’Équipe d’enquêtes sur l’exploitation sexuelle des enfants sur internet (ESEI) de la SQ il y a près de deux ans.      

«C’est vraiment valorisant, quand ça arrive», ajoute l’enquêteur, lui-même père de famille.      

Un «grand consommateur»   

Les événements remontent à l’an dernier, lorsque Frédéric Guévremont et ses collègues s’étaient présentés chez un «grand consommateur» de pornographie juvénile afin de l’arrêter.      

L’individu était absent, mais l’équipe était demeurée sur place. Lorsque le suspect est enfin rentré, il était à pied et tenait une enfant dans ses bras. La petite était vêtue d’une jupe et avait les jambes dénudées, un accoutrement inapproprié pour la saison.      

Comme l’individu n’a pas d’enfant, les agents lui ont demandé qui était la fillette. L’homme a répondu qu’elle était l’enfant d’une connaissance, qu’elle lui avait été confiée pour la journée et qu'il avait décidé de l’amener chez lui plutôt que de rester chez elle.      

Les enquêteurs ont éprouvé une satisfaction immense lorsqu’ils ont arrêté le cyberpédophile et remis la fillette en lieu sûr.     

Pour survivre, lorsqu'ils font ce travail où l'on doit plonger dans un univers glauque et aux limites du supportable, il est primordial que les policiers se rattachent à ce genre de victoire, souligne Frédéric Guévremont.     

Ados vulnérables  

«Il y a tellement de plateformes pour les prédateurs et tellement de choses [sur lesquelles] on devrait enquêter, mais c’est impossible de tout couvrir», dit-il.     

«Je me souviens notamment d’un site sur le darknet qu’on avait trouvé. Avant de t’inscrire, ils t’avertissaient que tu devais être d’accord avec la publication d’images de pornographie juvénile. Mais il y avait quand même au-delà de 700 000 membres sur ce site uniquement.»     

Les policiers doivent visionner des milliers d’images de pornographie juvénile, toutes aussi dégoûtantes les unes que les autres. Les conversations qu’entretiennent les victimes avec les agresseurs sont parfois encore plus troublantes.      

«C’est difficile de lire ça, tu réalises à quel point les adolescents sont vulnérables et ça fait réellement peur», ajoute l’enquêteur Guévremont.      

Chez le psy  

M. Guévremont et ses collègues sont d'ailleurs tenus de voir un psychologue au minimum deux fois par année afin de ventiler. Quand le matériel à analyser devient trop lourd, certains sortent prendre l’air quelques minutes.      

«On ne peut pas rester insensible face à ces images, explique la sergente Audrey Mousseau, responsable de l’ESEI. L’âge de nos victimes est très variable, ça va d’un bébé qui a encore son cordon ombilical à une adolescente de 17 ans.»     

Devant le phénomène grandissant des cyberpédophiles, les deux paliers de gouvernement ont annoncé au cours des derniers mois que plusieurs millions de dollars seraient consacrés à la lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants sur internet.      

Un robot canadien qui nettoie le web de la pornographie juvénile     

Depuis sa création il y a un peu plus de trois ans, un robot informatique conçu au Canada a détecté plus de 104 milliards d’images de pornographie juvénile à travers le monde.         

  • Écoutez l'entrevue de René Morin avec Jonathan Trudeau à QUB radio:   

  

Le Projet Arachnid scrute le web 24 heures sur 24 afin de trouver des photos ou des vidéos d’enfants en situation d’abus.      

«Arachnid est conçu pour chercher la signature électronique d’une image qui a été signalée préalablement et qui se trouve donc dans les bases de données d’Interpol ou de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), auxquelles nous avons accès», explique René Morin, porte-parole­­­ du Centre canadien de protection de l'enfance (CCPE), l’organisme responsable de la plateforme.     

Demande de suppression  

Une fois que le robot détecte une image illégale, une demande de suppression est automatiquement envoyée à l’hébergeur – Microsoft, Facebook, Twitter, Google, etc.      

«On envoie entre 7000 et 10 000 demandes par jour», explique M. Morin. Le problème, c’est que l’hébergeur n’est pas tenu de supprimer l’image en question. Dans la majorité des cas, ceux-ci le font dans un délai raisonnable. Or, parfois, certains refusent carrément.      

«On a une moyenne de temps de suppression des images de trois jours et demi, ce qui est très bien, mais ce n’est pas encore assez pour nous, dit le porte-parole­­­ de l’organisme. En trois jours et demi, l’image a le temps de se promener beaucoup.»     


Pour protéger vos enfants   

  • Renseignez-vous sur la problématique des abus sexuels sur internet.     
  • Observez la façon dont votre enfant agit avec les adultes autour de lui.     
  • Intéressez-vous à ce qu’il fait en ligne.     
  • Soyez attentifs aux changements. Un enfant qui est en détresse le fait davantage savoir par son comportement que par la parole.          

Source: Centre canadien de protection de l'enfance (CCPE)