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Jacques Ménard, le banquier qui a contribué à changer la société

Jacques Ménard est décédé mardi à l’âge de 74 ans.
Photo d'archives, Sébastien St-Jean (Agence QMI) Jacques Ménard est décédé mardi à l’âge de 74 ans.

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Quelle image avons-nous d’un banquier? Quelqu’un qui brasse des affaires, qui parle finance, économie et rentabilité à longueur de journée. Jacques Ménard, qui est décédé le 4 février à l’âge de 74 ans, était un banquier, il travaillait dans le domaine des valeurs mobilières et des services financiers. Président de BMO Nesbitt Burns à partir de 2001 et de BMO groupe financier Québec, il a chapeauté les activités de la Banque de Montréal et de ses filiales, une entreprise qui compte au-delà de 160 succursales et plus de 4600 employés au Québec. On peut dire qu’il brassait de grosses affaires.  

Mais l’image s’arrête là puisque Jacques Ménard aimait bien faire mentir les clichés. En 2005, il a reçu le prix du Mérite philanthropique de la Fédération des chambres de commerce du Québec. La Fondation de l’Institut de Cardiologie de Montréal lui a décerné en 2012 la médaille d’honneur en reconnaissance de sa grande implication au conseil d’administration et de la générosité de la famille Ménard. En 2014, le journal Les Affaires le reconnaît comme étant le P.-D.G. le plus engagé socialement. Monsieur Ménard affirmait qu’il a toujours consacré au moins 20% de son temps actif à des causes sans lien avec son métier. Voilà de quoi nous faire douter de ses compétences en mathématiques! Si nous faisons le décompte du nombre d’heures dans une journée par rapport à la quantité impressionnante des causes qu’il a défendues au fil de sa carrière, le bilan est négatif, ça ne fonctionne pas. Quel que soit son secret, la société a bénéficié de son engagement continu.  

Jacques Ménard est né à Chicoutimi, où il a vécu jusqu’à l’âge de 5 ans. Il était diplômé de l’Université Western Ontario, des collèges Loyola et Sainte-Marie. La liste des conseils d’administration qui ont fait appel à ses qualités d’administrateur est aussi imposante que diversifiée: WestJet, Alouettes de Montréal, Fondation MacDonald Stewart et Orchestre symphonique de Montréal. Il a été président et cofondateur d’Oxfam Québec ainsi que président d’Hydro-Québec, de la Bourse de Montréal, vice-président de Gaz Métro et bénévole aux Grands Ballets Canadiens. On connaît évidemment son implication pour les Expos. Monsieur Ménard a eu une carrière impressionnante dans le milieu financier et des affaires.  

On peut comparer l’engagement de monsieur Ménard à une longue chaîne de réflexion, d’expérience et d’action. Chaque implication représentait pour lui un devoir, un défi, une promesse de changement tout autant qu’une occasion de questionner, comprendre et agir sur une question sociale. Ce faisant, il savait mobiliser, échanger, multiplier les rencontres marquantes, trouver des solutions et les appliquer. Chaque expérience le menait inévitablement à une autre, par instinct et conviction, mais aussi parce qu’il était fondamentalement un homme d’action. Comme il le disait si bien, «c’est beaucoup plus agréable d’être dans la parade que de la regarder passer». Et il aimait vraiment lancer les parades. Au cours des dernières années, monsieur Ménard avait consacré beaucoup de temps à défendre l’éducation, la persévérance scolaire et l’avenir de la jeunesse, trois questions indissociables. Comment en est-il venu à s’engager avec autant de passion pour la persévérance scolaire? 

En 2004, à la suite du Forum des générations, le gouvernement lui demande de présider la Commission sur la pérennité du système de santé et de services sociaux. Il accepte et plonge dans ce mandat qui le mènera à une réflexion plus vaste sur la société québécoise. La graine est semée, les idées s’emballent, les liens se créent et le mènent à l’action. Il partage le fruit de ses réflexions dans un bouquin publié en 2008, où il identifie dix grands chantiers de changement: Si on s’y mettait. Un de ces chantiers est celui de la persévérance scolaire, un problème qui occupera son esprit, une cause qui s’attachera solidement à lui. La raison est fort simple, nous la comprenons et la partageons: comment envisager l’avenir d’une société avec des jeunes qui décrochent de l’école?  

Toujours dans l’action, monsieur Ménard forme en 2009 le Groupe d’action sur la persévérance et la réussite scolaires qui mènera au rapport Savoir pour pouvoir. En tant que fondateur du Conseil régional de prévention de l’abandon scolaire, de professeur à l’UQAC et titulaire de la Chaire VISAJ (UQAC-Cégep de Jonquière), je suis le premier interpellé par Jacques Ménard pour lancer les travaux du Groupe d’action. Ce n’est qu’en février 2015, après avoir échangé, organisé des forums, fait des collectes de fonds et créé plusieurs organismes, qu’il laisse la présidence du groupe. Son travail a permis de porter cette cause à la grandeur du Québec et, en quelque sorte, de l’imposer à la communauté d’affaires. Son souhait était de faire de la persévérance scolaire une question qui concerne l’ensemble de la société, incluant les entreprises privées. À travers cet engagement, il ajoutera une note plus personnelle en publiant un deuxième livre sur le sujet: Au-delà des chiffres... une affaire de cœur. Et comme le dit le proverbe: Jamais deux sans trois. Monsieur Ménard publie un troisième livre en 2011 dont l’objectif est d’inspirer les jeunes à travers la réussite de 21 personnalités provenant de différents milieux. Réussir: Aller au bout de ses rêves les invite à s’aventurer en dehors des sentiers battus. Un banquier écrivain qui défend la persévérance scolaire, n’est-ce pas un bon exemple? 

En 2012, le Québec assiste péniblement aux travaux de la commission Charbonneau. Jacques Ménard aussi. Désireux de combattre la morosité, convaincu que Montréal peut se sortir de ses problèmes économiques, il suit son intuition et lance la démarche citoyenne «Je vois Montréal». Après deux ans de recherche et de rencontres, l’initiative aboutit en novembre 2014 au rendez-vous de 1000 personnes de tous les horizons. Suivre ses intuitions, mobiliser, étudier et agir. Voilà peut-être une partie du secret de Jacques Ménard.  

Jacques Ménard a eu plusieurs prix et reconnaissances au fil de sa carrière. Certains soulignent ses réalisations professionnelles et sa contribution exceptionnelle au monde des affaires. Il a été intronisé au Temple de la renommée de l’Association canadienne du commerce des valeurs mobilières. Officier de l’Ordre du Canada et de l’Ordre national du Québec, il est aussi médaillé du jubilé de diamant de Sa Majesté la reine Élisabeth II. En mai 2015, la Gouvernance au féminin salue sa contribution en lui remettant le prix Lui pour Elle. Sans oublier le Bleuet d’Or reçu en 2014 de la Chambre de commerce du Saguenay. 

Jacques Ménard fut un excellent banquier. Mais, comme il l’a déjà dit, «il ne faut pas se laisser identifier à son métier, car on a tendance à stéréotyper les gens. Mieux vaut définir son métier que de se laisser définir par lui.» Il est évident que l’engagement social était essentiel pour l’épanouissement personnel de monsieur Ménard. Au-delà de ce que lui ont apporté ses années d’implication, il considérait qu’il en est de la responsabilité des gestionnaires de donner du temps pour améliorer le monde, contribuer à l’évolution de la société et soutenir l’éducation. Il a réussi à définir son métier et à briser le stéréotype du banquier et, très certainement, à en inspirer plusieurs autres autour de lui.   

Michel Perron, Ph. D., 

Professeur retraité au Département des sciences humaines, UQAC, 

Membre fondateur du Groupe d’action sur la persévérance et la réussite scolaires, 

Fondateur du Conseil régional de prévention de l’abandon scolaire au Saguenay-Lac-Saint-Jean. 

*Ce texte reprend essentiellement les propos contenus dans le discours prononcé lors de la remise d’un doctorat honorifique par l’Université du Québec à Chicoutimi à Jacques Ménard, le 29 avril 2016.