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«Visions de Manuel Mendoza» d'Alain Beaulieu: déstabilisé par le deuil

«Visions de Manuel Mendoza» d'Alain Beaulieu: déstabilisé par le deuil
Photo Jean-François Desgagnés

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Complètement déstabilisé par la mort de son épouse Gabriela, victime d’une défaillance cardiaque, un médecin hispanophone, Manuel Mendoza, voit sa vie basculer du jour au lendemain. Visions de Manuel Mendoza, le nouveau roman d’Alain Beaulieu, montre à quel point le deuil est difficile à surmonter. Pour ce personnage, le deuil soulève de nombreuses questions, qu’elles soient réelles ou dictées par une lubie ou l’imagination. 

Assommé par le départ précoce de Gabriela, Manuel Mendoza quitte son poste de médecin de l’hôpital local pour tenter de sauver la maison d’édition fondée par sa femme.

Un mystérieux manuscrit soulève en lui des doutes en rapport avec un moment douloureux de leur vie de couple. Manuel, porté par sa quête de réponses, se lance dans une errance insensée qui le conduira jusqu’au bout de son pays.

Ambiance sud-américaine

Le roman a été en partie inspiré d’un récent voyage au Pérou.

«Les lieux, les ambiances m’ont été inspirés par ce voyage. Ce n’était pas volontaire, mais quand ce personnage est arrivé, je me suis vite rendu compte que ça allait se passer là-bas», commente Alain Beaulieu, en entrevue. 

La sensibilité sud-américaine l’atteint. «Il y a une candeur là-bas, une simplicité. J’ai l’impression qu’on revient là-bas à des valeurs pré-internet, pré-écrans.»

L’écrivain s’est laissé porter par l’image forte du deuil, qui s’est imposée dès le départ. Comme plusieurs de ses amis d’enfance sont devenus médecins, et que c’est un milieu qu’il connaît un peu, par la bande, il a choisi cette profession très prenante pour Manuel Mendoza. 

«Il a eu l’impression, quand sa femme est morte, d’avoir eu une vie remplie, comme médecin, mais d’être passé à côté de certaines choses. À côté d’une vie familiale qui aurait pu être différente, mais surtout, à côté de ce que sa femme vivait, en parallèle. Elle lui racontait ce qu’elle faisait, mais il n’était pas vraiment réceptif.»

Quand Gabriela décède, Manuel ressent une immense culpabilité. «Pour s’amender, d’une certaine manière, pour une forme de rédemption, il va essayer de sauver la maison d’édition de sa femme.»

Manuel n’y connaît pas grand-chose : ce n’est pas son domaine, ce n’est pas son métier.

«Mais il veut tellement s’amender, que sa femme survive à travers la maison d’édition, qu’il va essayer de tout faire pour que sa maison survive au décès de sa femme.»

En déséquilibre

L’écrivain ajoute que Manuel Mendoza, en deuil, est en déséquilibre. «Il cherche ses repères. Il fait le bilan de sa vie. Ça lui est imposé. Il va agir sur le coup de l’émotion et se laisser porter par toutes sortes de lubies.»

En recevant un manuscrit étrange, d’un auteur anonyme, il développera une espèce de trouble obsessionnel, une idée fixe, autour d’un événement malheureux s’étant déroulé dans le passé.

«C’est plus fort que lui : il a besoin d’aller vérifier ça.» Il partira avec une quête, et reviendra avec une réponse tout autre que celle qu’il avait imaginée.

Vrai deuil

Alain Beaulieu a trouvé l’écriture du roman difficile par moments parce qu’il a perdu son père, à la fin du mois de novembre. «J’avais écrit ce roman avant, et j’ai retrouvé un peu des sentiments que j’avais mis dans le livre, mais probablement que je ne le réécrirais pas de la même manière, aujourd’hui.»

Manuel Mendoza va à l’opposé de ce qu’il est habituellement – un homme en contrôle des situations. Il prend des décisions émotives, irréfléchies, déraisonnables.

«Mais c’est ce qui en fait un personnage attachant : dans ces moments où on est vulnérable, on se révèle plus juste, plus vrai, plus authentique.»


  • Alain Beaulieu est écrivain et professeur à l’Université Laval.
  • Il a écrit plusieurs romans, dont Le postier Passila et L’interrogatoire de Salim Belfakir.
  • Il a remporté plusieurs prix littéraires, dont le Prix littéraire Ville de Québec – Salon international du livre de Québec.

Extrait 

«Il veut se remettre à la lecture des courriels, mais ses pensées s’enrayent tout à coup, accrochées à l’image de Gabriela qui, chaque fois qu’elle avait l’impression d’avoir découvert un nouvel auteur, rentrait à la maison avec un petit mousseux pour célébrer, mais dînait souvent seule parce que Manuel avait été retenu à l’hôpital jusqu’aux premières heures de la nuit. Combien de fois lui avait-il fait faux bond? Il avait toujours de bonnes raisons, et jamais elle ne s’en était plainte, sachant que cela apparaissait au contrat qu’ils avaient signé de leur amour tous les deux.»

– Alain Beaulieu, Visions de Manuel Mendoza, Éditions Druide