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Jean Seaborn, un besoin d’aider profondément ancré

Jean Seaborn
Photo Jean-François Desgagnés Le travailleur social Jean Seaborn photographié à Limoilou à la fin de novembre dernier.

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Travailleur social reconnu qui intervient auprès des personnes toxicomanes depuis 32 ans à Québec, Jean Seaborn n’avait pas trois ans quand son frère est décédé subitement, heurté par une voiture sur le trottoir. Un événement tragique qui a été déterminant pour lui.

C’était la fête du Travail. La petite famille se trouvait non loin du CHSLD de la Grande Hermine dans Saint-Sauveur, à Québec. Richard, frère de Jean Seaborn, était âgé de quatre ans et demi. « On attendait une parade, et j’étais fatigué, alors mon père est venu me reconduire chez une tante, confiant mon frère et ma sœur à un de mes oncles. Quand il est revenu, l’accident était arrivé. »

Une voiture de police venait de monter sur le trottoir et avait écrasé son frère. Avec les années, M. Seaborn a réalisé que des questions lui torturaient l’esprit en sourdine, par rapport à ce drame : « Et si j’avais été là, est-ce que j’aurais pu le sauver ? Si je n’avais pas demandé à mon père de venir me reconduire, est-ce que ce serait arrivé ? »

L’événement tragique a fait en quelque sorte éclater temporairement la famille. La mère a vécu une dépression, le père s’est jeté dans le travail, et la sœur de M. Seaborn est allée vivre chez une tante. « Ç’a été comme une double perte, relate-t-il. J’ai perdu ma sœur pendant neuf ans [...] jusqu’à la naissance de notre frère plus jeune. »

Donner du sens 

Jean Seaborn a dû par la suite travailler sur lui en thérapie. « Quand on travaille en intervention, on apprend à travailler sur soi », dit celui qui a recours à diverses soupapes, ce qui est essentiel lorsqu’on côtoie les cas lourds au quotidien. Il pratique notamment le yoga, et a appris le lâcher-prise, lorsqu’il entre à la maison. 

Pour en revenir à cette culpabilité qui l’habitait depuis toujours, elle s’est estompée, peu à peu, mais M. Seaborn est convaincu qu’elle est à l’origine de son implication auprès des autres. « Ça m’a amené, peut-être pas consciemment, mais quand même, à me dire que si je n’avais pas réussi à sauver mon frère, j’allais peut-être être capable d’aider d’autres personnes à ne pas mourir. »

Son métier a ainsi acquis beaucoup de sens pour lui, et c’est primordial pour un travailleur social, souligne-t-il. Quand il sent que l’aide apportée profite aux autres, leur fait du bien, c’est là qu’il reçoit sa véritable paie. 

Il a notamment raconté son parcours à notre chroniqueuse Karine Gagnon.
Photo Jean-François Desgagnés
Il a notamment raconté son parcours à notre chroniqueuse Karine Gagnon.

« Je dis souvent aux intervenants que je supervise : si vous ne faites qu’aider, vous allez vous brûler. Il faut aussi recevoir. » 

Après toutes ces années, Jean Seaborn n’a jamais vécu d’épuisement professionnel ou de dépression. « Et je ne suis pas plus fin qu’un autre, mais je suis comme à la bonne place dans ma vie. À l’âge que j’ai, j’aurais pu arrêter de travailler. Je dis, maintenant, ça fait partie de ma vie. » 

Son fils aîné, Jean-Laurence, qui est documentariste, se fait parfois arrêter dans la rue par des gens qui lui disent : « Ton père m’a sauvé la vie. »

Comparé parfois même à Jésus, par les gens qu’il a aidés, M. Seaborn garde la tête bien froide. « Quand tu vieillis, les gens vont te voir comme leur père, leur grand-père. Il faut juste rester conscient qu’on est un être humain, qu’on a un impact sur la personne, l’entendre, mais ne pas devenir un sauveur. Si tu veux sauver, tu es mieux d’avoir beaucoup d’énergie [...] et tu es en train de dire à d’autres quoi faire. »

Changement de cap

Au départ, M. Seaborn se destinait plutôt à la pratique du droit. Un stage à l’aide juridique lui a permis d’assister à des causes. « J’ai remarqué que des négociations et du marchandage se faisaient en droit par rapport aux sentences [...] Je me suis dit : “Est-ce que je serai à l’aise en marchandant avec la vie des gens ?” »

Peu enclin à mener de perpétuelles et essoufflantes batailles dans ces conditions, il s’est donc réorienté vers le travail social, domaine qu’il trouvait plus large, et qui conférait plus d’autonomie dans l’intervention, la créativité et la relation. « Le travail social, on l’a rendu compliqué maintenant, mais ça ne devrait pas être compliqué. Ça devrait être une personne qui aide une autre personne qui a besoin d’accompagnement [...] sur plein de plans. » 

Après son baccalauréat, il remplace au Domrémy à Québec, alors localisé à l’hôpital Saint-François d’Assise. Au même moment, un poste à temps plein s’ouvre à Thetford Mines, pour le même organisme. M. Seaborn fait donc la navette pendant trois ans. « Ç’a été une grande expérience, car à ce moment-là, j’étais le seul travailleur social en toxicomanie du secteur. J’avais une collaboration médicale qu’on ne retrouve pas tant que ça aujourd’hui. »

Un poste s’est ouvert au CLSC de Montmagny, qu’il a accepté afin de diminuer la distance à parcourir chaque jour. Puis il s’est rapproché à Saint-Romuald, Lévis, et après dix ans, une opportunité s’est enfin présentée sur la rive nord.

Un programme temporaire de maintien à la méthadone, destiné à traiter la dépendance aux drogues dures, a été mis en place. Il y a été affecté. Le suivi psychosocial était difficile. Les pharmaciens craignaient d’y participer, sauf une, Jeannine Matte, qui souhaitait toutefois son intervention sur place. 

Au fil des ans, M.Seaborn a œuvré auprès de la clientèle de nombreux organismes, dont la Maison Dauphine. Sur la photo, une vue d’un bâtiment de cette ressource pour jeunes, en juillet 2015, dans le Vieux-Québec.
Photo Stevens LeBlanc
Au fil des ans, M.Seaborn a œuvré auprès de la clientèle de nombreux organismes, dont la Maison Dauphine. Sur la photo, une vue d’un bâtiment de cette ressource pour jeunes, en juillet 2015, dans le Vieux-Québec.

Cette collaboration lui a permis d’effectuer des suivis auprès d’une cinquantaine d’usagers. Il a poursuivi avec succès, pendant huit ans, la même façon de faire à la Maison Dauphine, puis dans un centre de femmes, dans des carrefours jeunesse-emploi, chez Point de repère, et avec le Programme Intervention Prostitution Québec.

« Je me promenais chaque jour avec mon sac à dos et mes outils pour intervenir », raconte celui qui aimait beaucoup cette grande liberté dont il bénéficiait.

Lorsqu’il jette un regard sur notre société, Jean Seaborn estime que nous sommes « trop dans le faire [plutôt] que dans l’être, au lieu d’être dans un monde de coopération [...] Alors que la solution est vraiment là. » La seule compétition que nous devrions avoir est avec soi, et non pas avec l’autre, considère-t-il. 

Inquiet pour ses collègues

Au fil des années, M. Seaborn a œuvré au sein de divers organismes, dont PECH, où il travaille toujours, en santé mentale et toxicomanie. Il effectue également de la supervision à la Maison Marie-Rollet, où il offre un soutien aux intervenants. Il garde des liens avec Domrémy à Thetford Mines, où il se rend une fois par mois.

« Ça me permet de voir que, dans plein d’organismes, le besoin est là. Et la difficulté qu’on rencontre, c’est la différence énorme au niveau du financement, même si les compétences sont aussi bonnes. »

Le travailleur social s’inquiète de l’essoufflement des travailleurs communautaires, dont le travail est essentiel. « Il ne faudrait pas, insiste-t-il, que ça devienne le cheap labor du public. »

En rafale 

« Ça reste leur vie »

« Il faut en venir à se dire : “On n’est pas indispensable ni tout-puissant”, souligne Jean Seaborn. Il faut éviter la fureur thérapeutique. On souhaite que les gens aillent mieux [...], mais ça reste leur vie, et il faut les amener à prendre leurs propres décisions. » 

Préjugés énormes

« À tous ceux qui ont des propos assez durs envers les personnes toxicomanes, je leur dis d’essayer d’imaginer que ça pourrait être leur fille, leur gars, une sœur, un frère », expose Jean Seaborn, qui constate régulièrement les préjugés énormes envers les personnes toxicomanes, encore plus envers les gens qui s’injectent. 

Centres d’injection supervisée

L’absence d’un site d’injection supervisée à Québec, alors qu’il y en a trois à Montréal, désole Jean Seaborn. Ses fils, Jean-Laurence et Jonathan, qui ont produit plusieurs documentaires, en ont réalisé un sur le sujet, intitulé Pas de piquerie dans mon quartier.

« Ils pourraient le refaire aujourd’hui et ce serait la même situation, ça n’a pas bougé. Et ce qui est dommage, c’est qu’il y a eu plusieurs décès depuis 2012 », déplore Jean Seaborn. 

Selon lui, il y a de la réticence qui n’est pas nommée, c’est un peu tabou.

« La crise du Fentanyl vient réveiller les choses, mais c’est comme si ça prenait des morts. C’est dommage. C’est un manque criant à Québec d’avoir un centre de désintoxication adapté aux personnes toxicomanes qui sont dans la rue. »