/opinion/blogs/columnists
Navigation

PL 40 : la réforme Barrette de l'Éducation...

Qui veut d'un système de l'éducation où règne un ministre omnipotent?

PL 40 : la réforme Barrette de l'Éducation...
Photo Simon Clark

Coup d'oeil sur cet article

Quand, vers l’heure du souper en cette très longue journée de bâillon, le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a déposé une énième série d’amendements à son projet de loi 40, plusieurs dans la salle ont réagi face à l’un d’eux... 

« Quoi?! » S’est-on exprimé à l’Assemblée nationale... Plusieurs, médusés.  

Le ministre Roberge en rajoutait une couche à son joujou, une nouvelle disposition qui ferait en sorte que les commissaires scolaires perdraient leur emploi dès l’adoption du projet de loi. 

Quin toué! Pas l’temps de niaiser! 

Une présidente de commission scolaire de la périphérie de Montréal m’écrit en direct, me sachant très intéressé par la chose :  

« C’est une catastrophe. Ces gens-là qu’on fout à la porte, sans le moindre avertissement, ce ne sont pas des pots de fleurs! Ils aident des gens! Ils ont des dossiers sur lesquels ils travaillent et derrière ces dossiers, il y a des enfants, des parents! Quelle catastrophe! La population ne se rend pas compte de ce qui se passe, est elle bien informée? Misère! » 

Et depuis quelques jours, je lis sur les réseaux sociaux les messages de gens dans le réseau des commissions scolaires qui remercient leurs proches, leurs collègues professionnels et qui, même s’il et elles ont été jetés à la rue comme des rebuts, prennent le temps de répondre à des parents inquiets. 

Des commentaires comme ceux-ci...  

PL 40 : la réforme Barrette de l'Éducation...
Le Journal de Québec

Violaine Cousineau, commissaire scolaire à la CSDM :  

« À compter de ce matin, tous les parents et les citoyen.nes qui, la semaine dernière encore, sollicitaient mon aide dans tout plein de dossiers (plainte contre une direction d'école, demande pour l'organisation d'une consultation dans leur secteur, réfection de leur cour d'école, problème à l'embauche...) vont devoir se tourner vers la seule entrée désormais possible : le numéro de téléphone de la CSDM. Il n'y a personne là-bas les soirs et les fins de semaine. 

Je suis infiniment (et même un peu plus que cela) désolée. Le sentiment de ne plus pouvoir aider est dévastateur, et je ne peux même pas promettre que je continuerai à vous soutenir: tous nos pouvoirs et nos leviers d'action nous ont été officiellement retirés cette nuit. Sans ces moyens, je ne peux vraiment pas grand-chose sinon vous/nous souhaiter la meilleure des chances pour la suite des choses. 

C'est un "au revoir"! » 

Carole Lavallée, Ex-Présidente de la Commission scolaire Marie-Victorin :  

« Le commencement de la fin 

En ce samedi 8 février 2020 à 3h21 en pleine nuit, le projet de loi no 40, Loi modifiant principalement la Loi sur l’instruction publique relativement à l’organisation et à la gouvernance scolaire, vient d’être adoptée sous bâillon à 60 contre 35. 

Des amendements surprises sont apparus en cours de journée vendredi dont celui qui met fin au mandat actuel des commissaires dès la sanction, soit depuis quelques heures. 

Avant de perdre officiellement ma fonction de présidente de la Commission scolaire Marie-Victorin, je tiens à remercier sincèrement mes 15 collègues du Conseil des commissaires pour leur engagement, leur dévouement et leur passion pour l’éducation publique et pour leur ferme volonté à mettre tout en oeuvre pour améliorer la réussite des élèves. [...] 

Je voudrais remercier aussi ceux et celles qui ont travaillé avec nous au Conseil des commissaires au cours des dernières années. 

Vous pouvez garder la tête haute et être fières et fiers du travail accompli et des résultats atteints à la CSMV qui, d’ailleurs ne cessent de s’améliorer. 

Vous ne méritiez aucunement ce mépris et ce manque de respect de la part du gouvernement de la CAQ et de son ministre de l’Éducation. Ce dernier, malgré le fait qu’il soit un ancien enseignant, a clairement démontré sa méconnaissance du réseau de l’éducation publique, de ses partenaires et du travail de ses anciens collègues. 

Au-delà de ce mépris injustifié, je suis très préoccupée par l’incertitude et le grand bouleversement qui planent à partir de maintenant dans tout le réseau. Tout cela est bien loin des véritables enjeux qui auraient mérité qu’on s’y attarde en toute urgence. » 

Et ainsi de suite, j’aurais pu continuer pendant très longtemps. Des messages de professeurs aussi, courroucés, frustrés, d’être encore au centre d’une réforme passée en pleine nuit, sous bâillon, sans avoir eu le sentiment d’être considérés ou même d’être tenus pour acteurs importants méritant d’être consultés. 

Tout ça alors que le Québec se trouvait en pleine Semaine nationale de valorisation du travail des enseignantes et des enseignants. Je ne vous dis pas le nombre de fois que j’ai vu des profs souligner cette ironie.  

PL 40 : la réforme Barrette de l'Éducation...
PHOTO D'ARCHIVES Simon Clark/Agence QMI

Aussi, quelques enseignants m’ont envoyé cette déclaration du député caquiste de Beauce-Sud Samuel Poulin faite pendant les longues heures de ce bâillon. Une intervention à l’Assemblée nationale qui les a particulièrement fait tiquer :  

« Également, l'abolition des commissions scolaires, on peut dire qu'elle est souhaitée également par les Québécois. Lorsqu'on regarde le taux de participation à chacune de ces élections, dans les différentes régions du Québec, il n'a pas augmenté au cours des années. Au contraire, il a diminué, et on peut croire que certains Québécois ne sont pas intéressés suffisamment à ce palier scolaire. 

Également, lorsqu'on discute avec des commissaires d'école... parce que les partis d'opposition n'ont pas le monopole de discuter avec eux, nous aussi, on discute avec nos présidents de commissions scolaires, avec nos commissaires d'école, avec qui nous avons somme toute une très, très bonne relation, et, quand on discute avec eux, ils nous disent : Peut-être qu'avec les dernières années on ne s'est pas assez vendus, on n'a peut-être pas assez expliqué ce qu'on faisait, mais on est conscients également qu'il y a des choix financiers qui doivent être faits, au Québec, que l'éducation est une grande priorité et que chaque somme financière qu'on peut investir pour le bien des élèves doit être fait. 

Et c'est exactement ce que la Coalition avenir Québec a fait depuis son entrée en fonction. Et on en discute avec les enseignants, qui sont présentement, effectivement, en négociation, et ils nous... 

....qu'il y a des choix financiers qui doivent être faits au Québec, que l'éducation est une grande priorité et que chaque somme financière qu'on peut investir pour le bien des élèves doit être faite, et c'est exactement ce que la Coalition avenir Québec a fait depuis son entrée en fonctions. Et on en discute avec les enseignants, qui sont présentement effectivement en négociation, et ils nous disent : On a repris espoir dans notre système scolaire envers le gouvernement du Québec. Quand on vient travailler le matin, on sent qu'on a un ministre qui est enseignant, qui croit en nous et qui comprend exactement le travail qu'on souhaite accomplir pour les élèves. On est conscients également, lorsqu'on regarde le premier budget de la CAQ, des investissements majeurs qui ont eu lieu en éducation. Alors, on se dit : Enfin, il y a des gens, il y a des députés, il y a un gouvernement qui nous comprend et qui décide d'aller dans la bonne direction. Et les comprendre, ça se fait effectivement dans l'abolition des commissions scolaires. » 

Le député de Beauce-Sud se garde bien d’expliquer d’une part que les élections scolaires sont abolies seulement pour les commissions scolaires francophones, que celles-ci se poursuivront pour les commissions scolaires anglophones, et que, d’autre part, si le taux de participation est une donnée très relative... 

Pourquoi? 

Car l’argument du «faible taux de participation», si cher au ministre de l’Éducation et à ce député, a quelque chose de fallacieux.  

La liste électorale des commissions scolaires francophones prend en compte l’ensemble de la population; tout le monde s’y trouve sans discernement.  

Pour faire partie de la liste électorale des commissions scolaires anglophones, le citoyen doit faire l’effort de s’y inscrire. Voilà qui est très différent. Ce qui présuppose, à la base, un intérêt marqué pour le processus lui-même. On s’entend que le citoyen qui fait l’effort d’aller s’inscrire sur la liste électorale d’une commission scolaire, bin y risque pas mal plus d’aller voter!      

Pas surprenant, en pareilles circonstances, que la participation soit plus élevée lors des élections scolaires dans les commissions scolaires anglophones!   

Quant à la supposition du député de Beauce-Sud que « les enseignants reprennent espoir dans le système scolaire » car c’est la CAQ qui gouverne, qu’y a-t-il d’autre à faire que de sourire? Gaétan Barrette n’aurait pas fait mieux en affirmant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes dans le système de santé!  

PL 40 : la réforme Barrette de l'Éducation...
Le Journal de Québec

L’éditorialiste Robert Dutrisac, dans Le Devoir, résume fort bien comment ce gouvernement a bousillé une chance de collaborer avec les acteurs principaux du système de l’éducation. Pire, la CAQ a accouché d’une réforme qui, justement, fait penser à ce qui a le plus agacé les Québécois du règne libéral, une réforme digne de celle bulldozée par un certain Gaétan Barrette :  

« En campagne électorale, la Coalition avenir Québec avait promis d’abolir les commissions scolaires pour les remplacer par des centres de services et de valoriser la profession d’enseignant. Mais jamais elle n’avait laissé miroiter un tel brassage de structures menant à une centralisation du pouvoir dans les mains du ministre et à une gouvernance bancale. Pire, le projet de loi 40, qui impose cette réforme en profondeur, est adopté par bâillon de façon précipitée. 

En présentant un projet de loi qui met fin aux élections scolaires à suffrage universel, l e ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, a choisi d’ajouter une foule d’éléments qui touchent la tâche des enseignants et crée des centres de services dominés, en pratique, par des directeurs généraux qu’il nomme et qui lui sont redevables. Certains ont dit qu’il s’agissait de la réforme Barrette de l’éducation , ce qui n’est pas loin de la vérité quand on considère les pouvoirs que s’arroge le ministre. » 

On comprendra que tant de gens soient sceptiques quant à cette réforme; pas seulement à cause de la manière dont on l’a adoptée, imposée, brutalement... Mais aussi à sa face même.  

Qui veut d’un système d’éducation où règne un super ministre omnipotent?