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Refusées malgré le risque d’excision

Des mères voulant protéger leur fille de mutilations génitales dans leur pays voient leur demande d’asile rejetée

Mutilations génitales Témoignage
Photo Dominique Scali La Sherbrookoise Zainabou Ouedraogo est bien placée pour recueillir les confidences de femmes ayant subi des mutilations génitales, apprenant elle-même à vivre avec les séquelles de l’excision, tant physiques que psychologiques.

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De nombreuses femmes espèrent rester au Canada pour éviter que leurs filles ne soient excisées dans leur pays d’origine, mais la majorité voit ses demandes d’asile refusées et les avis d’experts médicaux ignorés, dénoncent des chercheuses.  

« Quand ma demande a été refusée, je ne pouvais pas regarder mes filles en face. Je n’étais pas capable de les protéger de ce que j’avais moi-même vécu », raconte Selina (nom fictif) avant de prendre une pause pour essuyer ses larmes.      

Elle fait partie des femmes qui ont subi des mutilations sexuelles pendant leur enfance au Nigeria et qui ont pris la parole de façon anonyme lors d’un colloque à Montréal la semaine dernière.      

ÉCOUTEZ l'entrevue de Jennifer-Lys Grenier, sur QUB radio: 

Les médecins, infirmières et travailleurs sociaux du Québec sont de plus en plus souvent confrontés à la réalité de patientes à qui on a retiré le clitoris ou suturé les lèvres de la vulve quand elles étaient fillettes. Des interventions traumatisantes en plus d’être dangereuses.      

Parmi ces femmes se trouvent des mères qui refusent que leur fille subisse le même sort et qui demandent donc l’asile au Canada. En plus de les aider à vivre avec les séquelles, les médecins peuvent, par exemple, attester que les mères ont été excisées.      

« Vous n’avez pas d’impact »  

Des travailleurs sociaux ou des psychothérapeutes peuvent aussi fournir une analyse montrant qu’elles souffrent encore de traumatismes liés à cette intervention.      

Jennifer-Lys Grenier, coordonnatrice du Volet femmes de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, était en entrevue au micro de Geneviève Pettersen.  

Or, les juges et commissaires qui examinent ces documents y accordent très peu d’importance, constate Rachel Chagnon, professeure à l’UQAM et directrice de l’Institut de recherche et d’études féministes.       

« Vous n’avez pas d’impact », a lâché la chercheuse devant un parterre de professionnels de la santé et du milieu communautaire, qui n’ont pas caché leur déception.      

Son équipe a comptabilisé 318 décisions rendues publiques depuis 1982 par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié, des instances d’appel et de la cour fédérale.      

Résultat : près de 70 % des demandes trouvées par les chercheuses ont été refusées, qu’elles soient accompagnées ou non de documents médicaux.      

Manque de formation  

Le cas d’une femme ayant fui avec sa fille est « emblématique », illustre Mme Chagnon. En 2013, la Commission avait en quelque sorte conclu qu’elle n’était pas « une bonne mère », car elle avait choisi de retourner au Cameroun après avoir vécu en Europe (voir autre texte).      

Mme Chagnon suggère que les juges et commissaires soient formés sur la question des mutilations génitales, en plus des professionnels de la santé, qui sont parfois déstabilisés par cette réalité.      

On ignore combien de femmes sont concernées au Québec, Statistique Canada n’ayant pas de données sur le sujet. Mais avec le nombre de demandes d’asile qui augmente, on a tout lieu de croire qu’elles sont plus nombreuses qu’avant, suppose Rachel Chagnon.     

  

LES MUTILATIONS GÉNITALES FÉMININES   

  • Clitoridectomie Ablation partielle ou totale du clitoris     
  • Excision Ablation du clitoris et des petites lèvres     
  • Infibulation Rétrécissement de l’orifice vaginal, notamment par suturation     
  • Près de 70 % des demandes d’asile invoquant ce motif sont refusées au Canada          

Sources : Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec et projet Gender-Net plus  

  

Se remettre du cauchemar et de la honte  

« Je vais pleurer toute ma vie », lance Zainabou Ouedraogo, illustrant à quel point il peut être long et éprouvant de se « reconstruire émotionnellement » après avoir subi des mutilations génitales.      

La Sherbrookoise de 32 ans avait 7 ans quand elle a été excisée au Burkina Faso. Longtemps après, ses propres cris lui revenaient encore en tête, a-t-elle témoigné au colloque organisé par le Réseau d’action pour l’égalité des femmes immigrées et racisées du Québec (RAFIQ), la semaine dernière.     

Elle se souvient des cauchemars qu’elle faisait à l’époque où elle étudiait dans un pensionnat pour filles. Elle s’évanouissait régulièrement.      

« Ils m’ont renvoyée. J’ai été deux ans sans fréquenter l’école, raconte-t-elle. [...] Puis, j’ai pris sur moi et je me suis créé une carapace [...] J’étais comme un robot. »     

Elle a immigré au Québec il y a six ans pour étudier en animation 3D. Elle aide aujourd’hui d’autres femmes qui ont un vécu semblable au sien.      

« Ça me donne la force de continuer le combat. »     

Reste que « tous les jours, c’est un problème », avoue-t-elle.      

Jugement  

En plus de la souffrance physique, les victimes de mutilations vivent aussi avec un lourd sentiment de honte, rapportent les intervenants.      

Elles sont aussi confrontées à des jugements contradictoires, l’excision faisant d’elles des femmes respectables dans leur pays d’origine.      

« On m’a préparée à devenir une bonne [épouse] », lit Mme Ouedraogo à partir d’un témoignage qu’elle a recueilli d’une femme qui dit aujourd’hui se sentir jugée dans le regard des hommes.     

Opération risquée  

Sur le plan médical, il existe une panoplie d’actions que les femmes excisées peuvent faire pour se réapproprier leur corps. Une reconstruction du clitoris est même possible, explique la Dre Élise Dubuc, obstétricienne-gynécologue.      

« Mais cette chirurgie, ce n’est pas la panacée. »      

Les risques sont grands et les chances de retrouver le plaisir sexuel incertaines, avoue-t-elle.     

Certaines y tiennent quand même, disant : « Je veux reprendre ce qu’on m’a enlevé », résume la Dre Dubuc.      

Car « plus qu’une mutilation du corps, c’est une mutilation de l’âme », dit Halimatou Bah, militante impliquée au RAFIQ.     

  

Une femme est pourchassée par son mari en Europe  

La mère d’une fillette à risque d’être excisée a vu sa demande d’asile au Canada refusée parce qu’elle avait déjà habité dans plusieurs pays d’Europe... où elle était pourchassée par un mari violent.      

Ce jugement, datant de 2013, a suscité un véritable « malaise » chez les chercheuses qui l’ont examiné.      

Marie (nom fictif) a grandi au Cameroun. Elle a d’abord immigré en Italie, où elle a épousé un homme de son pays d’origine et donné naissance à une fillette, relate Rachel Chagnon, professeure à l’UQAM.      

Or, son conjoint se révèle violent, tant physiquement que psychologiquement. Marie se sauve avec sa fille, notamment en Belgique, puis au Royaume-Uni. Mais chaque fois, l’homme les retrouve et les force à revenir en Italie, rapporte Mme Chagnon.      

Marie décide donc de rentrer au Cameroun. Mais bientôt, sa famille commence à faire pression sur elle pour que l’enfant soit excisée. Elle s’enfuit donc au Canada et demande l’asile pour elle et sa fille.      

« Sévère »  

Ses démarches sont appuyées par le rapport clinique d’une travailleuse sociale attestant que Marie souffre d’un syndrome post-traumatique sévère, ce qui aura peu de poids dans la décision de la commissaire à l’immigration.      

Dans son jugement, la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) pose un « regard sévère » sur Marie, arguant qu’une « bonne mère ne retournerait pas dans un pays où son enfant serait mise en danger », résume Mme Chagnon.      

De plus, pourquoi ne pas avoir demandé l’asile dans un des pays d’Europe où elle avait déjà fui ? s’est demandé la Commission, ignorant que le mari violent avait réussi à la retrouver chaque fois.      

« J’aimerais vous dire que cet exemple est exceptionnel, mais ce n’est pas le cas », constate Mme Chagnon.      

Lutte de surface  

Bon nombre de femmes se voient aussi refuser le statut de réfugiées au Canada, car officiellement, l’excision est illégale dans leur pays d’origine. Mais pour plusieurs gouvernements, il s’agit d’une « lutte de surface », la pratique des mutilations étant toujours courante malgré la loi, explique la chercheuse.      

Au moment de publier, la CISR n’avait pas répondu à nos questions.