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L’éducation n’est pas un luxe

Jacques Parizeau
Photo d'archives Jacques Parizeau nous invitait à la réussite.

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Le palmarès des cégeps présenté par Le Journal laisse songeur.   

On constate que les établissements du réseau public anglophone se classent en tête de peloton de la diplomation de leurs étudiants, particulièrement lorsqu’il s’agit des programmes pré-universitaires.   

Le phénomène s’explique notamment par la forte popularité du réseau collégial de langue anglaise, qui peut ainsi choisir les meilleurs élèves. Les étudiants vont autant y chercher l’occasion d’améliorer leur maîtrise de l’anglais que le diplôme et la formation associés à une institution prestigieuse. 

Le phénomène s’observe aussi au niveau secondaire, comme le rappelle chaque année notre palmarès des écoles secondaires. Encore ici, on mentionne le fort sentiment d’appartenance de la communauté anglophone envers ses établissements d’enseignement.  

«Scandaleuse»  

En septembre 2008, le premier ministre Jacques Parizeau avait fait paraître dans les pages du Journal un texte faisant figure de cri d’alarme. Comparant les performances de diplomation, mais également des commissions scolaires francophones et anglophones, il dénonçait ce qu’il qualifiait de situation scandaleuse.  

À l’époque, 36 % des garçons fréquentant les écoles de la Commission scolaire de Montréal obtenaient leur diplôme d’études secondaires en 5 ans, contre 67 % pour ceux étudiant à la Commission scolaire English-Montréal. Évoquant l’époque précédant la Révolution tranquille où 54 % des adultes québécois n’avaient pas dépassé la sixième année, il rappelait le rattrapage qui s’ensuivit, Jacques Parizeau craignait maintenant un effondrement du réseau public de langue française.  

En regardant aujourd’hui les résultats des cégeps francophones, on ne peut certes pas parler d’effondrement. On constate néanmoins qu’ils performent moins bien que leurs concurrents — parce que c’est de plus en plus de ça qu’il s’agit — anglophones.  

L’éducation, un luxe   

Dans le Québec d’antan, il était courant de valoriser l’instruction autant que possible. Dans une logique où on cherche à accumuler le capital pour améliorer son sort et celui de ses enfants, l’éducation est un actif.  

Dans le Québec d’aujourd’hui, c’est moins évident. L’éducation est encore présentée comme un luxe.  

En 2012, les jeunes qui faisaient la grève pour garder les frais de scolarité le plus bas possible pour ceux qui les suivront étaient présentés comme des privilégiés qui ne se battaient que pour eux-mêmes. En 2020, on défend un projet de port méthanier dans une région proche du plein emploi en disant que ça ne prend pas juste des jobs pour les doctorants en philosophie.   

Parce que le Québec crée trop de jobs pour les philosophes. C’est connu!  

La vérité, c’est qu’à force peut-être d’en avoir été privés, nous avons développé une vision soupçonneuse de l’éducation. À Saguenay, on a élu pendant 20 ans un maire qui critiquait ceux qui avaient «été à l’école trop longtemps». Au temps de Duplessis, on disait aussi qu’un peuple ignorant était un peuple obéissant.  

Une richesse   

On entend souvent dire qu’on valorise trop la formation universitaire au détriment du parcours professionnel. En pratique, c’est le contraire. Au Québec, la proportion d’adultes entre 25 et 44 ans qui détiennent un diplôme professionnel ou collégial s’élève à 44 %, par rapport à 33 % en Ontario. Nous avons toutefois 35 % de diplômés universitaires, alors que l’Ontario en a 39 %.   

Bizarre. Les Ontariens sont plus riches que nous. Les anglophones québécois, qui réussissent si bien dans les programmes pré-universitaires, le sont aussi davantage que les francophones. À eux, les jobs de boss.  

À la fin, dans une économie comme dans une société, ça prend de tout. Des manœuvres, des professionnels, des techniciens, des gestionnaires et des penseurs. Sauf qu’au Québec, on voit la poursuite de longues études comme un capricieux projet personnel.  

Ce qu’on doit viser au Québec, ce n’est pas plus de DEP, de DEC ou de bacs. Ce qu’on doit viser, c’est la réussite. Que chaque élève puisse aller au bout de son projet personnel, que ce soit d’être soudeur, infirmier ou chercheur.  

Mais pour l’instant, ça ne change pas. Chaque fois qu’une étude montre que nos élèves sont les meilleurs au Canada en mathématiques, des commentaires s’accumulent sous l’article pour dire que c’est facile d’être bons avec des calculatrices, comme si les Albertains calculaient des racines carrées à la mitaine. Ça nous rassure de penser que nos jeunes sont creux.  

Et à la fin de l’été prochain, vous verrez encore des gérants de restaurants demander qu’on modifie le calendrier scolaire pour coïncider avec le calendrier saisonnier. Parce qu’au Québec, c’est normal de penser que la place d’un jeune de 17 ans à la fin août, c’est de servir des crêpes à des touristes.  

Les souverainistes continueront quant à eux de demander à ce qu’on ferme l’accès des cégeps anglophones aux étudiants francophones, mais ça ne viendra pas changer ce qu’on a besoin de faire évoluer radicalement au Québec.  

C’est ce que les Anglos ont compris et qui échappe à trop de Québécois. On devrait voir chacune de nos écoles comme un bien collectif ; on devrait voir chaque jeune obtenant un diplôme — quel qu’il soit — comme un succès du groupe ; on devrait tous se demander ce qu’on peut faire individuellement pour aider les jeunes à réussir.  

Bref, il va falloir comprendre que l’éducation n’est pas qu’un projet individuel. C’est avant tout une richesse collective.  

C’est à cela que nous invitait Jacques Parizeau en 2008, comme ceux qui ont bâti le réseau collégial québécois dans les années 1960.