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Fuir la guerre sans l’oublier

Tireur embusqué
Photo courtoisie Tireur embusqué
Jean-Pierre Gorkynian, Mémoire d’encrier, 264 pages

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En 2016, la guerre en Syrie a cours, brutale, interminable. Shams la voit de loin, de Montréal. Mais cette guerre, il l’a dans la peau : c’est chez lui qu’elle se passe. Et en lui.

Tireur embusqué ouvre sur une scène forte. Shams, 17 ans, est plongé dans une bataille d’ados, comme il en arrive tant dans les écoles secondaires. Sauf que lui, il sait comment se défendre.

Il est au Québec depuis seulement quelques mois, après avoir fui Alep, sa ville natale déchirée par la guerre. Il fallait savoir se battre pour survivre, alors les réflexes viennent naturellement. Shams martèle violemment de coups son adversaire. 

Cela lui vaut quelques jours de suspension, et surtout l’obligation de voir un psychologue : c’est la condition de son retour en classe. Ce qui rebute profondément le jeune homme, occupé à tenter de faire sa place dans une société nouvelle.

Il y a plusieurs dimensions à ce roman d’apprentissage signé par Jean-Pierre Gorkynian, lui-même Syrien d’origine et qui est retourné à Alep pour préparer son livre.

L’histoire de Shams reflète la vie d’un ado du Québec, mais elle se campe aussi dans un récit d’immigration. De plus, elle dresse d’intéressants parallèles sur les différentes manifestations de la violence et de la survie dans notre monde contemporain.

Avec son ami Kevin Bilodeau, Shams s’étourdit de drogues, de sexe, de musique, sans trop savoir ce que demain lui réserve. Mais son passé n’est jamais loin puisqu’il vit avec sa tante, la très libre Mahboubeh, dans « un immeuble qui grouille d’immigrants originaires du Moyen-Orient » où chacun tente de s’adapter à sa terre d’accueil.

Évidemment, le passage entre le monde qu’on quitte et celui où on arrive est un défi. Mais c’est encore plus complexe qu’on ne le croit, comme le constatera Shams à l’occasion de ses rencontres avec le psychologue Sylvain Ménard.

Qu’est-ce que ce brave homme peut comprendre à une ville en guerre ? Jusqu’où aller dans ses descriptions ? Comment sortir du cliché de « l’opprimé » que le discours public colle sans nuances aux réfugiés ?

Dénigrement

Et puis, la violence, ce n’est pas qu’une affaire de bombes et de fusils. Kevin, par exemple, vit avec sa mère et son beau-père, qui le dénigrent constamment. L’auteur en tirera une belle image. À Alep, malgré les tireurs cachés, tous s’entraidaient pour aller chercher les blessés et les morts tombés dans les rues, unis « comme si on provenait tous de la même famille ». Le drame de Kevin, « c’est justement de ne jamais avoir eu de famille ».

Shams finira par raconter son histoire, forcément effroyable vue d’ici, mais où, sur place, tout se justifie quand il s’agit de s’en sortir. Et puis l’humanité peut prendre bien des formes quand la guerre, si inhumaine, sévit.

En y intégrant la poésie de Gérald Godin, chantre de la liberté, Jean-Pierre Gorkynian marque enfin d’un joli trait d’union ce prenant récit d’un drame d’ailleurs transposé ici.