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Un fils pas comme les autres

Portrait de Brigitte Kernel
Photo courtoisie, Claude Gassian

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Après Agatha Christie, le chapitre disparu et Jours brûlants à Key West, qui revient sur un épisode de la vie de Françoise Sagan, l’écrivaine française Brigitte Kernel se penche sur le destin hors-norme du troisième fils d’Ernest Hemingway.

Pour commencer, une petite question : de tous les écrivains américains, quel est celui qui, selon vous, symbolise le mieux la virilité masculine ? Oui, nous sommes bien d’accord. Ernest Hemingway. Car en plus d’avoir séduit un grand nombre de femmes au cours de sa vie, l’auteur du Vieil homme et la mer a aussi été correspondant de guerre, chasseur de fauves africains, amateur de tauromachie et pêcheur de gros poissons. Sans oublier la boxe, un sport qu’il adorait pratiquer. Du coup, difficile d’imaginer que Gregory Hemingway, son troisième et dernier fils, ait pu préférer dès son plus jeune âge les robes aux pantalons. Ou qu’un jour, il choisira carrément de se faire appeler Gloria... même s’il avait à son actif huit enfants et quatre mariages avec trois femmes différentes ! Tel que Le secret Hemingway nous permet de le découvrir, tout cela s’est pourtant bel et bien produit.  

« J’avais envie de parler de la différence, explique Brigitte Kernel, qu’on a pu joindre au téléphone chez elle, à Paris. Il y a 20 ans, on parlait peu de l’homosexualité et aujourd’hui, on peut remarquer exactement la même chose avec le transgenrisme. Ça va prendre des décennies avant que ce ne soit accepté et moi, je voulais ouvrir une fenêtre, parler de la difficulté immense de naître femme dans un corps d’homme ou de naître homme dans un corps de femme. Je ne suis pas militante. Je suis juste humaine, et j’essaie de comprendre la différence. Je sais que les enfants transgenres sont encore rejetés, et je suis ravie d’avoir écrit ce livre, parce qu’il était nécessaire de le faire. »

Un long et difficile parcours

Dans Le secret Hemingway, on fera donc tout de suite la connaissance de Gloria. Qui croupit dans une cellule de la prison pour femmes de Miami-Dade en attendant d’être jugée. Encore une fois, après avoir beaucoup trop bu, elle n’a pu résister à la tentation de se déshabiller en public. Et surprise, il ne restait sur elle plus grand-chose du Gregory qu’elle avait jadis été. « Avant d’entamer sa transformation en femme, Gregory a attendu que tous ses enfants soient grands, souligne Brigitte Kernel. C’était quelqu’un de très tendre, de très doux, et il n’aurait pas voulu qu’ils souffrent ou qu’on se moque d’eux à cause de lui. »

Ce qui explique pourquoi Gregory ne se fera opérer qu’en 1995, à l’âge de 64 ans. Ou pourquoi, avant de devenir officiellement Gloria, il a longtemps été suivi par des psychiatres, reçu des électrochocs — des fois que ça pourrait lui remettre les idées en place ! — et noyé dans l’alcool ses troubles de l’identité de genre. « Dans Îles à la dérive, Ernest Hemingway parle de Gregory comme d’un homme, en précisant toutefois qu’il avait des zones d’ombre terribles, poursuit Brigitte Kernel. Mais il ne dit que ça. Même s’il aimait son fils, Ernest Hemingway ne pouvait pas affirmer en société qu’il le comprenait, et ce, à cause du personnage viril qu’il s’était lui-même fabriqué... »

Pour écrire ce livre, dont les principales difficultés ont été de cerner la personnalité de Gregory/Gloria et de déterminer à partir de quel moment ses actes devaient être féminisés, Brigitte Kernel n’a pas voulu rencontrer les gens qui l’ont bien connu de son vivant. 

basé sur la réalité

« Comme j’étais entre autres obligée d’inventer beaucoup de choses sur le décor ou sur les derniers jours de Gloria en prison [elle y est morte en octobre 2001 des suites d’une maladie cardiovasculaire], je ne voulais pas de censure, précise-t-elle. Je reste la plus respectueuse possible, mais je suis romancière. Quand je raconte par exemple sa vie derrière les barreaux, je n’étais pas là pour savoir exactement comment Gloria y passait ses journées et j’ai dû improviser. Mais j’ai rencontré le psychiatre que Gregory a vu en France après avoir bu, fait des frasques épouvantables et été embarqué à l’hôpital Sainte-Anne. Le secret Hemingway est donc un livre d’après une histoire vraie. »

Une histoire qui est surtout vraiment touchante, et qui rappelle à quel point la différence peut être extrêmement difficile à porter. Oui, mille fois plus qu’une paire de talons aiguilles ! 

Le secret Hemingway<br />
Brigitte Kernel<br />
Éditions Flammarion<br />
318 pages
Photo courtoisie
Le secret Hemingway
Brigitte Kernel
Éditions Flammarion
318 pages