/opinion/columnists
Navigation

Au pays des blocages

L’appel répété de Justin Trudeau à un dialogue pacifique visant à dénouer la crise est l’approche la plus sage à prendre.
Photo AFP L’appel répété de Justin Trudeau à un dialogue pacifique visant à dénouer la crise est l’approche la plus sage à prendre.

Coup d'oeil sur cet article

Les blocages ferroviaires perdurent depuis deux semaines. Lancés par des chefs traditionnels de la nation autochtone Wet’suwet’en opposés au gazoduc Coastal GasLink en Colombie-­Britannique, leur véritable rapport de force réside dans le fait que cette crise coûte très cher à l’économie canadienne.

Le premier ministre Justin Trudeau s’est montré beaucoup trop lent à s’en mêler. Son appel répété à un dialogue pacifique visant à dénouer la crise n’en est pas moins l’approche la plus sage. Les chefs autochtones appellent d’ailleurs eux-mêmes au calme. La confrontation eût été une grave erreur. La crise d’Oka nous l’a amplement enseigné.

Dans une perspective plus large, la crise actuelle est comme une poupée russe. Une multitude de conflits non résolus s’y cache. Comme tout ce qui traîne se salit, ils sont condamnés à se répéter, quelle qu’en soit la forme. Prenez la division chez les Wet’suwet’en.

Les conseils de bande sont favorables au gazoduc. Les chefs traditionnels s’y opposent. Or, l’existence de ces deux paliers distincts d’autorité au sein des Premières Nations n’est pas le fruit du hasard. C’est un des nombreux legs empoisonnés de la loi canadienne sur les Indiens.

Loi abjecte

Adoptée en 1876 sous un premier nom abject – Acte des Sauvages –, la Loi sur les Indiens fait du gouvernement fédéral leur tuteur et a créé les conseils de bande. Parce que c’est une loi ségrégationniste, elle doit être jetée aux oubliettes de l’histoire.

Bref, il ne suffit pas aux gouvernements de collectionner les commissions d’enquête sur le sort des Autochtones ou de jurer croire à la grande « réconciliation ». Sinon, le vrai blocage, celui qui traite les Autochtones comme des pupilles de l’État, produira bien d’autres crises encore.

Au Canada, un autre grand blocage politique touche le Québec. L’Assemblée nationale n’a toujours pas ratifié la constitution de 1982. Dans une fédération, ce n’est pas un détail. Sans comparer d’aucune manière les deux situations – plusieurs communautés autochtones vivent carrément dans des conditions dignes du tiers-monde –, il faut néanmoins noter que les rares tentatives de corriger l’injustice de 1982 face au Québec ont toutes échoué.

Prisonnier

En cela, il est important de rappeler le défunt Accord de Charlottetown. Présenté en 1992 par le gouvernement conservateur de Brian Mulroney, il suivait l’échec, en 1990, de l’Accord du lac Meech. Lequel, pour réparer l’affront de 1982, proposait la reconnaissance constitutionnelle du Québec comme « société distincte ».

On semble avoir oublié qu’en plus de la « société distincte » pour le Québec, l’Accord de Charlottetown prévoyait la création au Canada d’un troisième ordre de gouvernement pour les Autochtones. Rien de moins. Aussi imparfait fût-il, cet accord proposait de mettre fin à ces mêmes deux grands blocages politiques.

Or, l’accord fut rejeté par référendum à travers le pays. Comme quoi, derrière l’image d’un beau, grand pays ouvert et tolérant, le Canada reste prisonnier de ses propres blocages. Le premier, face à l’un de ses deux peuples fondateurs. L’autre, plus dramatique encore, face à ses Premières Nations.