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Brésil: La guerre culturelle de Bolsonaro s’invite au Carnaval de Rio

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Dans la pénombre austère d’un temple évangélique de Rio de Janeiro, Eleanor Teresa Sousa se sent plus proche de Dieu, mais surtout, le plus loin possible de l’exubérance charnelle du carnaval, dont les défilés commencent dimanche.  

Cette Brésilienne de 75 ans fait partie des chrétiens conservateurs qui considèrent que la plus grande fête populaire du pays est synonyme de péché et que toutes ses références religieuses sont blasphématoires.  

Eleanor se dit «profondément offensée» par le thème choisi pour le défilé Mangueira, l'école de samba championne en titre du carnaval.  

Dimanche soir, au sambodrome, Mangueira va dépeindre, avec des chars fastueux et des costumes multicolores, le retour de Jésus sur terre, prêchant un message de tolérance dans une favela, ces quartiers pauvres de Rio minés par la violence.   

Jésus sera incarné par une femme «au visage noir et de sang indigène», comme le décrit la chanson qui sera chantée en boucle lors du défilé.  

«Ce n’est pas le Jésus de la Bible, c’est du blasphème», s’émeut la septuagénaire.  

Plus de 100 000 personnes ont signé une pétition en ligne intitulée Dites non au défilé de Mangueira, lancée par l’Institut Plinio Correa de Oliveira, un groupe catholique conservateur.  

D’autres pétitions de ce type étaient apparues, en décembre, pour appeler au boycott de Netflix, qui avait mis en ligne sur sa plateforme une fiction montrant un Jésus homosexuel.  

La veille de Noël, le siège du collectif d’humoristes qui a produit ce film a été attaqué à coups de cocktails Molotov.  

Dans un Brésil très polarisé, les controverses de ce type se sont multipliées depuis l’arrivée au pouvoir, il y a un an, de Jair Bolsonaro.  

Élu entre autres grâce au soutien des communautés évangéliques, le président d’extrême droite s’est lancé dans une croisade moralisatrice, une véritable «guerre culturelle», terme employé par plusieurs membres du gouvernement.  

«Cri contre le fascisme»  

L’école de samba de Mangueira, située dans la favela du même nom juchée sur une colline qui surplombe le mythique stade Maracana, fait figure de bastion de la résistance face à la vague ultraconservatrice qui a déferlé sur le pays.  

«Notre défilé est un cri de liberté contre le fascisme», déclare Marcus Portugal Feital, professeur de littérature de 61 ans, en plein milieu d’une répétition nocturne qui réunit plusieurs centaines de personnes dansant au rythme frénétique de la samba.  

Du haut de la colline de Mangueira, on peut voir la statue iconique du Christ rédempteur, les bras ouverts sur la ville.  

«Jésus protège les plus vulnérables, les populations abandonnées par les pouvoirs publics, les Noirs qui vivent dans des ghettos. Il représente tout ce que ce facho de Bolsonaro ne fait pas», poursuit Marcus Portugal Feital.  

«Si Jesus était né de nos jours dans une favela, il se serait fait trucider», renchérit Consuelo Cavalcante, 58 ans, une allusion à la forte augmentation du nombre de personnes tuées lors d’opérations policières dans l’État de Rio l’an dernier.  

Les paroles de la chanson de Mangueira sont pleines de références politiques.  

Le titre La vérité vous rendra libre est extrait ironiquement d’un verset biblique cité à maintes reprises par Jair Bolsonaro.  

Un des couplets évoque la hantise d’un «Messie (Messias en portugais) à l’arme au poing». Messias est justement un des prénoms du président brésilien.  

Thèmes politiques  

Le Carnaval de Rio a toujours été synonyme de transgression. C’est le moment où toutes les folies sont permises avant la période d’abstinence du carême.   

À Rio, les tensions politiques liées au carnaval sont d’autant plus exacerbées que le maire, Marcelo Crivella, est un évangélique qui a snobé les festivités depuis sa prise de fonction en 2017.   

L’an dernier, Mangueira avait remporté le titre grâce à un défilé contestataire mettant en lumière les héros populaires noirs et indigènes oubliés des livres d’histoire.  

L’école avait également rendu un vibrant hommage à Marielle Franco, conseillère municipale noire et lesbienne assassinée en mars 2018.  

D’autres écoles de samba, comme Portela ou Grande Rio, ont également choisi des thèmes politiques cette année, évoquant notamment des questions environnementales et les droits des indigènes en Amazonie, sujets sensibles dans le Brésil de Bolsonaro.  

«Le carnaval a toujours eu une tonalité politique, mais cette fois, c’est plus explicite, parce que nous sommes en présence d’un gouvernement réactionnaire», résume l’historien Luiz Carlos Simas.