/news/society
Navigation

Explosion à Ville LaSalle : elle honore encore ses fillettes 55 ans après la tragédie

L’octogénaire a perdu trois filles dans une déflagration qui a tué 28 personnes, dont 18 enfants

GEN-VERA-SCHERLOCK
Photo Agence QMI, Joël Lemay Même après 55 ans et plusieurs déménagements, Vera Sherlock a conservé les poupées de ses fillettes.

Coup d'oeil sur cet article

En se levant ce matin, Vera Sherlock, 88 ans, s’accrochera au cou son précieux médaillon argent qui contient la photo de ses trois filles. Depuis 55 ans, la dame se prête à ce rituel le 1er mars afin d’honorer la mémoire de ses enfants qui ont péri dans l’une des plus dévastatrices explosions de gaz naturel de l’histoire du Québec. 

Cette déflagration, qui a fait trembler tout le secteur de Ville LaSalle dans la matinée du 1er mars 1965, a pulvérisé trois immeubles à appartements et fait 28 morts, dont pas moins de 18 enfants. 

Les services d’urgence ont passé des heures à extraire les 28 victimes et la quarantaine de blessés du trou béant causé par l’explosion de gaz naturel. Sur la photo, un enfant est hissé dans une civière.
Photo d'archives
Les services d’urgence ont passé des heures à extraire les 28 victimes et la quarantaine de blessés du trou béant causé par l’explosion de gaz naturel. Sur la photo, un enfant est hissé dans une civière.

« Quand je suis arrivée sur le site et que j’ai vu le gigantesque trou, je savais que les chances qu’elles soient vivantes étaient minces. J’étais complètement hystérique », se souvient avec tristesse l’octogénaire. 

Elle a accueilli les représentants du Journal dans son petit logement d’une résidence pour aînés de Lachine.  

Au travail 

Si Mme Sherlock a de la difficulté à se déplacer et souffre de quelques problèmes de santé, sa mémoire est demeurée intacte. Et la tragédie restera gravée à jamais dans son esprit et dans sa chair. 

Âgée de 33 ans à l’époque, la mère de famille, qui devait pallier les problèmes de consommation de son mari, était l’une des rares femmes à occuper un emploi à temps plein. Pour y arriver, elle confiait ses fillettes à sa cousine, qui vivait à quelques pâtés de maisons de chez elle.  

Comme c’était sa routine, tôt le matin du 1er mars, elle a accompagné Gail, 9 ans, Heather, 6 ans et Donna, 5 ans, chez leur gardienne. 

Chaque année, le 1er mars, l’octogénaire porte son fameux médaillon en argent contenant la photo de ses trois filles décédées à l’âge de 5, 6 et 9 ans et se rend à l’église.
Photo Agence QMI, Joël Lemay
Chaque année, le 1er mars, l’octogénaire porte son fameux médaillon en argent contenant la photo de ses trois filles décédées à l’âge de 5, 6 et 9 ans et se rend à l’église.

Vera Sherlock venait d’enlever son manteau au bureau quand son frère l’a appelée pour l’informer qu’une explosion majeure venait de se produire chez sa cousine.  

« J’ai rappelé un taxi et je suis immédiatement retournée voir, se remémore-t-elle. Sur place, je voyais quelques enfants courir dans les bras de leurs parents. Mais moi, mes filles, elles ne m’ont jamais couru dans les bras. » 

Mme Sherlock relate qu’elle était incontrôlable devant les restes du complexe LaSalle Heights, situé à l’angle des rues Bergevin et Jean-Milot, alors que les secours s’organisaient dans le chaos. 

Sans larmes 

 « Je me souviens que des gens tentaient de me prendre dans leur bras, dit-elle, et que je leur criais de me laisser tranquille. » 

Dévastée, elle s’est réfugiée chez sa mère pendant les jours qui ont suivi, où elle a versé toutes les larmes de son corps.  

« Après un moment, je ressentais une immense peine au plus profond de mon être, mais j’avais les yeux secs, je n’étais même plus capable de pleurer », confie-t-elle. 

C’est le frère de Mme Sherlock qui a hérité de la pénible tâche de se rendre à l’aréna local, transformé en morgue temporaire en raison du grand nombre de victimes, pour identifier les corps de Gail, Heather et Donna.  

En plus des trois immeubles pulvérisés par la déflagration, un quatrième bâtiment a été consumé par les flammes.
Photo d'archives
En plus des trois immeubles pulvérisés par la déflagration, un quatrième bâtiment a été consumé par les flammes.

Traumatisé, l’homme a demandé à sa sœur peu après de ne plus jamais lui en parler. Ce qu’elle a respecté.  

« J’ai su par la suite qu’il n’y avait pas un os de leur petit corps qui n’était pas fracturé », raconte-t-elle, émue, au sujet de ses fillettes mortes en même temps que leur gardienne et ses quatre enfants. 

Vera Sherlock a beau avoir une mémoire phénoménale pour son âge, plus les années passent, plus elle oublie des détails précis ou des moments passés en famille avec ses filles. Une réalité extrêmement difficile pour elle.  

« Elles étaient blondinettes, mais je n’arrive pas à me souvenir de la couleur de leurs yeux », dit-elle, bouleversée.  

Un cadeau du ciel 

À la suite de cette tragédie, la fibre maternelle de Mme Sherlock avait été écorchée, mais était loin d’être disparue.  

Elle voulait un enfant. Or, elle et son conjoint n’ont pas pu en concevoir un autre.  

Quatre ans plus tard, en 1969, alors que Vera Sherlock pleurait toujours la mort de ses filles, elle a reçu un appel pour le moins étonnant : « Veux-tu un bébé ? » 

Une jeune femme de son entourage avait conçu un enfant hors mariage, un grand péché à l’époque. Sous pression, elle souhaitait confier le nourrisson de cinq jours à une bonne famille.  

« Elle a aujourd’hui 51 ans, c’est ma fille, et elle m’a même gâtée de deux beaux petits-fils », lance Mme Sherlock, les yeux pétillants.  

L’adoption de sa fille s’est avérée un baume immense sur la peine de Vera Sherlock. Mais, aujourd’hui, elle ira tout de même à l’église avec son médaillon pour garder vivante la mémoire de Gail, Heather et Donna aussi longtemps qu’elle le pourra. 

« La pire scène de dévastation que j’ai vue de ma vie » 

« C’est la pire scène de dévastation que j’ai vue de ma vie ». 

Robert Côté, retraité depuis 1990 du SPVM.
Photo Frédérique Giguère
Robert Côté, retraité depuis 1990 du SPVM.

Robert Côté en a pourtant vu d’autres au cours de son impressionnante carrière de policier, lui qui a été chef de l’escouade anti-bombe à Montréal. 

Retraité depuis une trentaine d’années, il raconte être demeuré marqué par l’explosion de LaSalle. Alors âgé de 28 ans, le jeune Robert Côté n’avait que quelques années d’expérience lorsqu’il s’est présenté sur les lieux de la tragédie, le 1er mars 1965.  

En entendant parler d’une grosse déflagration dans le sud-ouest de l’île, l’agent Côté et son patron de l’époque, Léo Plouffe, ont sauté dans le laboratoire mobile, un GMC Kurbside 1952.  

Le duo croyait que son expertise en explosifs pourrait lui être utile, mais il n’a pas eu à intervenir puisque la déflagration avait été causée par une fuite de gaz naturel. 

« On est quand même restés environ 45 minutes à regarder la scène, et je m’en souviens encore comme si c’était hier », dit le policier. 

Il a pris sa retraite en 1990 après être intervenu sur de nombreuses scènes, dont celles des engins explosifs du Front de libération du Québec. 

Un pompier tient dans ses bras un enfant qu’il vient de sortir des décombres.
Photo d'archives
Un pompier tient dans ses bras un enfant qu’il vient de sortir des décombres.

Un cratère 

« Ce qui frappait le plus, c’était le trou. C’était un cratère. Et l’énervement sur les lieux. C’était comme une fourmilière. Tout le monde courait et je voyais des gens qui fouillaient à mains nues pour trouver des corps dans les décombres », relate-t-il. 

En moins d’une heure, 700 bénévoles et membres des services d’urgence étaient sur les lieux pour prêter main-forte.  

Une commission d’enquête a conclu que la Corporation de gaz naturel était responsable de l’explosion mortelle par manque d’entretien. Ses conclusions ont ouvert la porte à de nombreuses poursuites des victimes.  

Selon l’historien Denis Gravel, cette tragédie pourrait expliquer pourquoi les Québécois nourrissent une certaine peur envers le gaz naturel. Le coauteur de Tragédie à LaSalle se réjouit toutefois que des modifications à la loi aient été apportées et que des formations plus appropriées aient été données aux travailleurs à la suite du drame.