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La pornographie ordinaire

L'immunité artistique qui efface la ligne entre fiction et réalité.

La pornographie ordinaire
Marlon Brando et Maria Schneider dans Le dernier tango à Paris

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Films, séries télé, vidéoclips, publicités... il m’arrive souvent de me dire que ces médiums, dont nous sommes si friands et qui sont, de nos jours, les vecteurs par excellence de la culture, ont normalisé dans nos vies ce que j’aime appeler la pornographie ordinaire. Je vous rassure : je n’ai pas soudainement enfilé mon costume de sœur Marie-Prude-de-la-Culpabilité pour houspiller l’industrie de vite cacher ce damné sein que l’on ne saurait voir. Sans vouloir tomber dans la généralisation abusive, à l’heure où les femmes « se lèvent et se barrent », j’en viens à me demander si la grande industrie du film, de l’image et du divertissement, qui nous jardine les désirs, l’imaginaire, la fascination, les standards et les envies de consommation depuis belle lurette, n’est pas en réalité devenue, à notre insu, un genre de proxénète sous le manteau de la création artistique.   

  

Avant que cette pornographie ordinaire ne devienne à l’image de cette visite qui envahit nos foyers sans sonner à la porte avant d’entrer, ce genre de film portait le sceau du contenu explicite. Le choix de les consommer était averti, choisi et délibéré. Aujourd’hui, même une comédie dite « pour tous » ne nous épargne plus de voir une fille se faire brutalement rentrer dans le mur avec claques sur le derrière en sus.   

  

La nudité peut être poésie, vérité et magnificence lorsque c’est un véritable artiste qui la met en scène. L’amour, le sexe, la passion ardente et l’érotisme, si intrinsèque à notre nature humaine et à notre histoire, ont tout à fait leur place dans le 7e art, mais quand c’est laissé aux bons soins de pornographes financés à coups de millions, je m’inquiète des répercussions sociales à long terme, notamment sur l’esprit de nos filles et de nos garçons, chez qui on entérine sévèrement l’image de la femme victime et de l’homme prédateur, et qui nous persuadent, à force, que la vie ne se résume qu’à ce qu’elle a de pire.  

  

L’art enseigne. Prenons conscience de ce qu’il en est venu à transmettre, car il me semble qu’il y a moyen de faire de grands films sans en écrire perpétuellement les scénarios sur le corps des femmes ou sur la misère vénérienne. Qui plus est, je crois que c’est précisément parce que la nudité et les scènes de sexe sont devenues si courantes et si banales aujourd’hui, que nous assistons, depuis plusieurs années maintenant, à une sordide surenchère pour remporter la palme de l’intérêt du public, qui s’émeut de moins en moins, à chaque fois.   

  

C’est d’ailleurs ce qui me pousse à penser que cette course à l’obscénité est ce qui convainc depuis trop longtemps de nombreux réalisateurs qu’ils ont l’immunité de brutaliser et d’abuser de leurs acteurs, femme, homme comme enfant, car supposément qu’au nom de l’art, rien ne peut faire obstacle. Ni décence, ni dignité, ni humanité.   

  

Qu’on pense à ce qu’a vécu Shelley Duvall, que Stanley Kubrick a brutalisé psychologiquement sur The Shining, afin de la terroriser pour vrai. Ou encore à ce qu’a vécu l’actrice Maria Schneider entre les mains d’un certain Marlon Brando dans Le dernier tango à Paris, pour pouvoir obtenir, selon les dires du réalisateur lui-même, sa réaction non pas d’actrice, mais « de fille humiliée ». Ce ne sont que deux exemples sur combien? Je ne saurais dire avec précision, mais chose certaine, briser des vies au nom de la création artistique, parce que ça rend mieux à l’écran, rend l’œuvre et l’héritage indignes, surtout lorsque cette dernière se permet ensuite d’effacer la ligne entre fiction et réalité, une fois que les caméras ne tournent plus et parfois même lorsqu'elles enregistrent encore.   

  

Je n’en appelle pas à la censure et à la répression morale, jamais, mais peut-être simplement à nous doter, comme spectateurs et comme consommateurs, de nouveaux goûts et d’exiger, par l’absence de notre assentiment aveugle, que les créateurs - pas tous évidemment, mais curieusement souvent les plus en vue -, arrêtent de nous rendre voyeurs, et quelque part complices, de leurs plus sombres fantasmes qu’ils ont les moyens de transposer à l’écran.   

  

J'aime l'idée d'une nouvelle éthique qui n’accepte plus qu’on encense et décore des prédateurs et des criminels sous prétexte qu’ils sont talentueux, car si on pousse le raisonnement jusqu’au bout, devrait-on fermer les yeux sur les actions d’un tueur en série, d’un pédophile, d’un kidnappeur ou d’un terroriste, parce que ce dernier serait également un artiste talentueux? Devrait-on aussi balayer leurs victimes sous le tapis de leur gloire artistique? Poser la question, c’est y répondre, alors pourquoi est-ce différent dès qu’il est question de cinéma? Je vous avouerai que, personnellement, mon opinion n'est pas arrêtée quant à savoir ce qu'il doit advenir des oeuvres passées, car je n'ai aucun goût pour les autodafés, mais pour ce qui est des oeuvres présentes et prochaines; pour ce qui est des artisans d'aujourd'hui et de demain, une réflexion urgente s'impose.   

  

En terminant, je crois sincèrement que les prochains grands maîtres du cinéma, de la télévision et de l’image seront les visionnaires créatifs, qui sauront renouer avec l’originalité, la transcendance et la beauté, même en racontant la laideur, l’obscurité et la tragédie. Quelque chose me dit, même si on ne le voit pas bien encore, que nous sommes en route vers un nouvel âge d’or de la production cinématographique et télévisuelle et, entre vous et moi, j’ai très hâte d'en découvrir les œuvres prochaines.