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Super Mardi, super confusion

Super Mardi, super confusion
AFP

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Le grand jour des primaires démocrates de 2020 s’entame dans une atmosphère fébrile, alors que l’incertitude la plus totale règne sur l’issue de la course et que les règles du jeu byzantines de ce processus de sélection entretiennent la confusion. 

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Aujourd’hui, les électeurs démocrates se présentent aux urnes dans 14 États et un territoire pour choisir un peu plus du tiers du total des délégués qui désigneront le candidat démocrate à la présidence. Sur les 3979 délégués en jeu, 1357 seront choisis aujourd’hui, mais les chances sont bonnes qu’on ne soit pas plus avancé ce soir qu’on ne l’est ce matin pour prédire le vainqueur éventuel.  

Une chose est sûre, après la performance solide de Joe Biden en Caroline du Sud samedi et le désistement en sa faveur de Pete Buttigieg et Amy Klobuchar, le reste de la course s’annonce comme une lutte à finir entre l’ex-vice-président et le sénateur indépendant du Vermont, Bernie Sanders. Plusieurs facteurs contribuent toutefois à rendre la projection de la suite des choses extrêmement hasardeuse. 

Sondages volatiles 

Les sondages menés pendant les courses à l’investiture aux États-Unis sont notoirement volatiles. Contrairement aux attaches partisanes, les loyautés envers les candidats individuels sont habituellement plus changeantes et superficielles. Bernie Sanders et son armée de loyaux supporteurs représentent peut-être une exception à cette règle, mais comme une forte proportion de ses appuis est concentrée chez les plus jeunes et que ceux-ci sont moins enclins à se présenter aux urnes que leurs aînés, ses résultats de sondages peuvent être trompeurs. Il est donc extrêmement difficile de se fier aux sondages pour avoir une idée précise des résultats dans chaque État.  

Les moyennes de sondages, telles que calculées dans le graphique ci-dessus par le site FiveThirtyEight, indiquent que Bernie Sanders est en avance et Joe Biden entame une remontée, mais comme la plupart des sondages ont été menés avant le retrait de plusieurs candidats, l’image est nécessairement faussée.  

L’effet Bloomberg 

L’entrée de Michael Bloomberg dans la course représente une grande inconnue. Se performances sont bonnes dans les sondages, mais il a déçu dans les débats et plusieurs électeurs pourraient revenir à leur préférence initiale pour Joe Biden s’ils ne sont pas convaincus que Bloomberg peut aller jusqu’au bout. Par contre, il a investi des sommes gargantuesques dans la publicité et les électeurs qui dépendent d’abord de ce médium pour faire leur choix pourraient rester derrière lui. Les politologues ne s’entendent pas sur l’effet indépendant qu’ont les annonces publicitaires dans une campagne électorale. Bloomberg vient de leur offrir une subvention de recherche d’un demi-milliard de dollars pour répondre à cette question, mais il faudra attendre les résultats de ce soir. 

Coalitions fluides et votes stratégiques 

On parle beaucoup dans cette course démocrate de l’opposition idéologique entre la gauche, représentée surtout par Bernie Sanders et Elizabeth Warren, et les «modérés», qui incluent à peu près tous les autres. Pourtant, quand on sonde les électeurs sur l’ordre de leurs préférences, celui-ci ne reflète pas toujours nécessairement une progression naturelle entre la gauche et le centre. Ainsi, les partisans d’Elizabeth Warren ne se retrouveront pas nécessairement tous dans le camp Sanders si elle se retire et ceux de Klobushar et Buttigieg, qui viennent de donner leur appui à Joe Biden, n’iront pas nécessairement tous dans cette direction. 

À cela s’ajoute la complexité introduite par le vote stratégique. Dans plusieurs situations, les électeurs dont le candidat favori ne semble pas avoir de chances de recueillir le minimum requis (généralement 15%) pour obtenir des délégués pourraient opter pour le candidat qui a le plus de chances de devancer le candidat auquel ils s'opposent le plus. Or, on sait peu de choses en général sur ce qui enclenche le vote stratégique. La plupart des électeurs préfèrent exprimer leur préférence malgré les chances réduites de leur candidat et ceux qui votent stratégiquement ne prennent pas toujours les décisions rationnelles auxquelles on pourrait s’attendre de leur part. 

Règles byzantines et vote par anticipation 

Les règles du vote varient État par État et elles sont parfois extrêmement complexes. Dans la plupart des cas, un certain nombre de délégués sont attribués pour le vote d’ensemble dans l’État à tous ceux qui ont obtenu au moins 15% du vote et le reste des délégués sont choisis dans chaque district du Congrès avec le même seuil minimum. Évidemment, comme les distributions d’appuis sont rarement uniformes, il est difficile de projeter les résultats. De plus, comme les bulletins de vote contiendront tous les candidats inscrits, y compris ceux qui ont déjà lancé la serviette, les pourcentages d’appui des meneurs se traduiront en un pourcentage beaucoup plus élevé de délégués. À ce jeu, comme il entame la journée avec le plus grand pourcentage d’appuis, c’est Bernie Sanders qui pourrait être le grand gagnant. Par contre, si les partisans des candidats modérés qui ont abandonné ou qui n’ont que peu de chances votent stratégiquement pour Joe Biden, c'est ce dernier qui sortira grand gagnant de la soirée. 

Finalement, ce qui vient compliquer encore plus la donne est le fait qu’un grand nombre d’électeurs ont déjà voté, bien avant le retrait de plusieurs candidats de la course. En Californie, ce sont près de 40% des électeurs qui se sont prévalus de ce droit. Qu’advient-il s’ils ont opté pour un candidat qui s’est par la suite désisté? «Too bad»... Le vote est perdu. Même chose pour ceux qui ont voté stratégiquement sans savoir que les options seraient chamboulées avant le jour du vote. Il faut donc s’attendre à beaucoup de ce genre de votes perdus dans les résultats de ce soir, ce qui ne fera qu’accentuer le suspense et l’incertitude.  

Bonne soirée électorale!