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Louise Brissette: une vie dédiée à ses 37 trésors

Surnommée la « Sainte du Québec », Louise Brissette s’occupe de ses enfants handicapés depuis 40 ans

Louise Brissette
Photo Jean-François Desgagnés Louise Brissette a perdu plusieurs enfants, depuis 40 ans, mais bien que ce soit triste à chaque fois, c’est beau également. « Pour moi, la mort, ce n’est pas fini, ça commence pour vrai », dit cette grande croyante. Pour Mme Brissette, les bénévoles et les employés investis dans la fondation doivent être des « prêts-à-tout-faire ».

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Une déferlante d’amour accueille les visiteurs chez Louise Brissette, mère de 37 enfants handicapés qu’elle a adoptés depuis 40 ans, et dont 24 sont toujours en vie.  

« Avec l’amour des enfants, on peut vivre heureux », lance celle que l’on surnomme avec raison la « Sainte du Québec ». Avec la fondation Les Enfants d’amour, Mme Brissette et sa grande famille sont établis à Saint-Anselme, dans Bellechasse, depuis 1989.   

Il est d’ailleurs très touchant d’être témoin du quotidien du clan Brissette, auquel contribuent des éducatrices dévouées. L’une passe pour emmener l’une des filles à la piscine. L’autre déplace un enfant en fauteuil. L’autre encore emmène une fille à la salle de bain. La fourmilière s’active du matin au soir, et même souvent la nuit, pour prendre soin de ces enfants aux multiples besoins.   

La présence de l’équipe de tournage et l’installation du matériel ajoutaient à la fébrilité du jour. Des filles de Mme Brissette, Gabrielle, Sarah et Colombe, sont même devenues des assistantes, sagement assises derrière la caméra.   

Petits miracles   

La dernière fois que j’avais rendu visite à cette mère exceptionnelle, comme journaliste, c’était une vingtaine d’années auparavant. La maison était plus petite, il y avait moins d’enfants, mais toujours la même bienveillance et cette ambiance chaleureuse et débordante de vie.  

J’ai pu revoir son premier enfant, Jean-Benoît, adopté en 1978 et atteint de spina-bifida, qui travaille aujourd’hui avec elle. Il vit maintenant dans sa propre maison, conduit sa voiture adaptée et s’adonne à la chasse, malgré son fauteuil roulant.   

Dire que Jean-Benoît, selon les pronostics de l’époque, devait demeurer déficient mental profond et couché toute sa vie. « Pour moi, ce ne sont pas des critères importants », souligne Mme Brissette, pour qui ces informations n’avaient rien pour la décourager de l’adopter. « Ces enfants-là ont besoin d’une qualité de vie et d’amour, et ils vous le redonnent au centuple. »  

Celle qui fête son 74e anniversaire aujourd'hui en compagnie de trois de ses enfants en juin 1999.
Photo d'archives
Celle qui fête son 74e anniversaire aujourd'hui en compagnie de trois de ses enfants en juin 1999.

Coup de chance, pour sa part, Jean-Benoît s’est avéré allumé et très débrouillard. Il a pu fréquenter l’école jusqu’au secondaire, après quoi il a dû abandonner en raison de problèmes de santé. Il s’estime des plus chanceux d’avoir été ainsi adopté. « Je ne pouvais pas mieux tomber », me lance celui qui a aujourd’hui 42 ans.  

L’une des filles de Mme Brissette, Anne-Sophie, est atteinte d’une déficience mentale profonde, due à une trisomie cinq. Les médecins lui donnaient une espérance de vie de neuf mois. Elle a aujourd’hui 34 ans. Pour Mme Brissette, « le cœur n’est jamais déficient. Anne-Sophie nous reconnaît, elle est présente à sa façon, ne parle pas, mais elle est très heureuse. »  

« Cadeaux mal emballés »  

J’ai été également surprise de retrouver chez elle, après autant d’années, la même technicienne en éducation spécialisée, Véronique Delaire. Celle-ci consacre elle aussi sa vie à ces enfants que Mme Brissette décrit comme des « cadeaux mal emballés ».   

Cette expression est également devenue le titre d’un livre que la mère dévouée a publié dans les années 90. Il traduit bien son amour pour ces enfants atteints de diverses maladies ou malformations.   

MmeDelaire partage ce même amour pour ces enfants. Elle sait aussi répondre aux exigences de leur maman, pour qui « c’est les enfants avant tout, en tout temps », me glisse-t-elle à la cuisine, où chauffe un immense chaudron de soupe aux légumes.  

Avec autant de bouches à nourrir, les impressionnants garde-manger et frigo doivent être bien remplis en tout temps. Ça aussi, c’est un défi, que les dons permettent de relever chaque semaine.  

« Elle [Mme Brissette] travaille tout le temps, c’est incroyable », ajoute l’éducatrice, qui vit elle aussi sur le site. « Je ne sais pas où elle trouve toute cette énergie. Elle ne mange presque pas, dort très peu. Il n’est pas rare que les lumières soient allumées jusqu’aux petites heures du matin, et la journée repart dès cinq heures. Mais elle n’est jamais fatiguée et ne se plaint jamais. »  

Cette grande forme vient sûrement en partie du fait que l’anticipation, le stress et la peur ne font pas partie de la vie de Louise Brissette. « J’ai la foi, alors je fais les choses, mais dans le fond, je ne fais pas grand-chose : le Bon Dieu fait tout et, moi, je fais le reste. Je ne peux pas être fatiguée. »  

Mme Brissette ne s’inquiète pas davantage du temps qui passe, et de ce que deviendront ses enfants le jour où elle partira. « Je crois en la vie et je crois en Dieu », dit celle qui a grandi dans une famille très croyante, où ses parents lui ont appris que la foi pouvait déplacer des montagnes.  

« Chez nous, il y avait toujours de la place pour les gens dans le besoin », relate-t-elle, ajoutant que le plus bel héritage de ses parents fut de lui faire confiance dans la vie.  

Mère des p’tits  

  

Entre autres distinctions, Mme Brissette a reçu la Médaille d’honneur de l’Assemblée nationale en 2014. On la voit avec le premier ministre d’alors, Philippe Couillard, et le président de l’Assemblée nationale de l’époque, Jacques Chagnon.
Photo d'archives, Simon Clark
Entre autres distinctions, Mme Brissette a reçu la Médaille d’honneur de l’Assemblée nationale en 2014. On la voit avec le premier ministre d’alors, Philippe Couillard, et le président de l’Assemblée nationale de l’époque, Jacques Chagnon.

Née à Plessisville, cinquième d’une famille de six, Louise Brissette a très tôt développé un lien particulier avec les enfants. Dans son coin, on la surnommait la « mère des p’tits », parce qu’à partir de sept, huit ans, elle n’hésitait pas à laisser tomber ses jeux pour aller promener un bébé ou prendre soin d’un enfant. « C’est un peu ce qui m’a amenée à la physiothérapie aussi », dit-elle.  

Au sortir du secondaire (la douzième année à l’époque), la jeune fille voit une photo d’une physiothérapeute sur la une d’une publication, aux côtés d’un enfant appareillé. Cette discipline était toute nouvelle et l’a attirée sur-le-champ. Elle a fait sa demande, a été acceptée et a fait partie de la seconde cohorte de diplômés au Québec.   

Après quelques stages dans des hôpitaux et un emploi à l’Hôtel-Dieu de Québec, à 21 ans, Mme Brissette entend parler d’une offre d’emploi en Équateur. Aux prises avec une épidémie de poliomyélite, ils cherchaient un professeur.   

Elle a été embauchée et y a été témoin « du plus grand crime au monde », soit des enfants handicapés laissés à eux-mêmes. « Pour moi, c’était inadmissible, ça me hantait encore plus, les enfants handicapés. »  

Cette expérience a semé en elle ce désir d’être un jour maman. « J’ai appris l’espagnol, que je n’ai jamais oublié. Je suis encore en contact avec des enfants et des thérapeutes de là-bas depuis 50 ans. » À son retour au Québec, l’idée de donner des racines à des enfants handicapés, à travers une véritable vie de famille, et non en institution, la hante jusqu’à sa réalisation.   

Après l’adoption de Jean-Benoît, elle reçoit des appels directement des hôpitaux, et adopte une fille, Marie, décédée en 2007. Puis une autre, et un autre, et ainsi de suite jusqu’au dernier, Antoine, en 2003. Elle garde contact avec plusieurs familles biologiques de ses enfants, qui leur rendent parfois visite. « C’est beau de voir ça. »  

Depuis quelques années, Mme Brissette ne reçoit plus d’appels pour adopter des enfants handicapés. C’est que lorsqu’une anomalie est détectée chez un fœtus, on recourt très souvent à des interruptions de grossesse.  

Louise Brissette comprend les parents, mais le regrette. « Ils ont tellement à nous montrer, ces enfants, on devrait les laisser vivre. » Car pour elle, la vie est la chose la plus précieuse, peu importe qu’elle vienne avec des défauts de fabrication.   

Mme Brissette est d’ailleurs toujours ouverte à adopter d’autres enfants. « Le droit à la vie, plaide-t-elle, c’est pour tout le monde. » Pour sa part, elle remercie le Ciel de lui permettre de vivre aussi intensément grâce à ces petits trésors.   

En rafale     

Maison en Haïti   

À la suite du tremblement de terre en Haïti, il y a 10 ans, Louise Brissette a été touchée, encore une fois, par le sort réservé aux enfants handicapés. Après de nombreux efforts et cinq ans de démarches, elle y a fondé La petite Béquille, située dans le village de Saint-Miche-du-Sud, à environ deux heures de Port-au-Prince. Michaëlle Jean et Dany Laferrière, à qui elle avait parlé de son projet, lui ont donné un coup de main. Sise sur une montagne, la maison, qui appartient à une communauté religieuse, abrite aujourd’hui 10 enfants. Des infirmières haïtiennes s’occupent de l’œuvre, et « les enfants sont heureux et ont vraiment une vie de famille », se réjouit la fondatrice.  

Globe-trotter  

Avec ses parents et ses frères et sœurs, les petits voyages étaient fréquents pour Louise Brissette. Ils se rendaient aux États-Unis et au Lac-Saint-Jean en voiture, et elle adorait ce sentiment de dépaysement. Aussi était-elle impressionnée, depuis l’enfance, par ces missionnaires qui venaient leur raconter leur travail à l’étranger. Les voyages dans le « vaste monde » se sont donc rapidement inscrits dans sa vie adulte. Après un emploi très significatif en Équateur, elle s’est rendue à la Terre de Feu à moto, a traversé le désert du Sahara, et a joint les Œuvres du Cardinal Léger au Cameroun. Tous ces déplacements avaient aussi pour but de rencontrer des enfants handicapés et d’assister les gens qui s’en occupaient. « L’amour, ça ne change jamais de mode, alors pour moi c’est important de le développer chez l’enfant, car c’est une semence très riche. » En 1994, elle a emmené ses enfants voir le pape, et s’est envolée avec eux, plus récemment en 2019, vers l’Équateur, à l’occasion des noces d’or des diplômés en physiothérapie.  

Dons précieux  

Louise Brissette ne reçoit aucune subvention des gouvernements, si ce ne sont les allocations familiales destinées à tous les parents pour les enfants de moins de 18 ans. Elle peut compter sur les dons de divers organismes et partenaires réguliers, dont GFS, le Groupe Keolis, Intercar, Métro, le Centre des congrès de Québec, le Marché de Lévis (et spécialement le légumier Lucien Marcoux), Moisson Québec, les Industries South Shore, la Fondation Tanguay, les Magasins Clément, Louis Garneau et les restaurants McDonald’s de Jacques Auger. Il n’y a toutefois aucune garantie chaque mois. Pourtant, la mère de famille ne s’inquiète aucunement de cette situation. « J’ai confiance que le Bon Dieu va faire en sorte que nous ayons tout ce qu’il nous faut, dit-elle. Et à date, ça fonctionne ».