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Plus de soixante ans d’amitié et de plaisir

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Photo d'archives Bien avant d’être ralenti par la maladie, Henri Richard et Gilbert Perreault ( à sa droite) avaient assisté à une fête en hommage à Jean-Guy Talbot à Trois-Rivières.

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Jean-Guy Talbot suit les mesures préventives pour les personnes de son âge pour contrer le coronavirus. Il n’a donc pu assister aux funérailles de son grand ami Henri Richard, qui avaient lieu hier à Laval.

Je l’ai appelé chez lui, à Cap-de-la-Madeleine. L’homme est toujours aussi jeune de cœur à 87 ans. 

On l’écouterait des heures parler du Pocket Rocket, du Rocket, du Gros Bill et de ses autres coéquipiers qui ont contribué à faire du Canadien une dynastie dans les années 1950 et 1960.

Épreuve interminable

Son copain Henri lui manquait bien avant que celui-ci ne décède de complications causées par l’Alzheimer, il y a une dizaine de jours. Il sait ce que l’épouse de celui-ci et ses enfants ont vécu à partir du moment où les premiers signes de la maladie sont apparus.

« On disait à Lise qu’elle n’avait pas à lui rendre visite à tous les jours », raconte l’ancien défenseur

On, ça veut dire aussi sa conjointe Pierrette.

« Henri n’avait plus souvenir de rien », reprend M.Talbot. 

« Mais Lise a tenu à aller le voir quotidiennement jusqu’à la fin. Ils se connaissaient depuis toujours. Ils s’étaient rencontrés sur les bancs de la petite école. Il n’y a rien pour défaire ça. »

Amis pour la vie

Il en était de même entre les couples Talbot et Richard. Jean-Guy et Pierrette s’adonnaient à plusieurs activités avec les Richard. Restaurants, théâtres d’été, golf, hockey, l’heureux quatuor profitait de tout de ce que la vie leur offrait.

Les Talbot ont appelé Lise Richard toutes les deux semaines pendant la maladie d’Henri. Ils vont garder contact avec elle. On n’efface pas une amitié de plus de 60 ans. 

Les choses se passaient ainsi à l’époque où la Ligue nationale comptait six équipes. Les bons joueurs évoluaient longtemps avec la même équipe. Des relations durables se forgeaient.

Les joueurs du Canadien se considéraient comme des frères et c’était vrai. Ils vivaient les bons comme les mauvais moments ensemble.

Comment faire fâcher les Richard

L’équipe comptait dans ses rangs de joyeux lurons et de fameux joueurs de tours. Quand ce n’était pas Bernard Geoffrion qui chantait, c’était Marcel Bonin qui faisait rire tout le monde avec ses blagues et ses pirouettes.

Il fallait se méfier quand Dickie Moore et Jean-Guy Talbot étaient dans les parages. Les deux étaient des spécialistes pour soumettre leurs coéquipiers à des tours pendables. Certains sont à faire dresser les cheveux.

Henri Richard était l’une des victimes préférées de Jean-Guy Talbot.

« Henri et Maurice ne se parlaient jamais », relate Talbot.

« Parfois, je lançais à Henri : “ Parle-moi donc de ton oncle Maurice ! ” Henri me répondait en disant : “ toé,mon tabarouette ! ” pendant que Maurice me regardait avec ses yeux perçants. »

Talbot était peut-être d’ailleurs le seul qui pouvait s’amuser aux dépens du Rocket. Ce n’était pas donné à tout le monde.

Alors que le Rocket s’embêtait dans un rôle de vice-président avec le Canadien au milieu des années 1960, Talbot est monté à son bureau un jour pour lui faire cadeau de livres de comiques, comme on disait dans le temps.

« Il m’avait couru après jusque sur la rue Closse ! » dit Talbot en riant de bon cœur.

Une blague de 400 $

Talbot a quitté le Canadien lors de la grande expansion de 1967. Il a été repêché par les North Stars du Minnesota, avec qui il a joué brièvement avant d’être échangé aux Red Wings de Detroit, puis aux Blues de Saint Louis.

Encore là, son ami Henri a goûté à sa médecine. À la suite d’une finale de la Coupe Stanley entre le Tricolore et les Blues, les joueurs des deux équipes se sont retrouvés comme par hasard dans des motels situés l’un proche de l’autre en Floride.

Les joueurs des Blues profitaient de vacances aux frais de la princesse. Avion, hébergement, repas, golf, tout était payé par l’équipe. Les joueurs du Canadien étaient pour leur part sur place à leurs frais, eux qui avaient pourtant liquidé les Blues en quatre matchs dans les séries.

Jean-Guy invita son ami Henri à souper et à trinquer, à jouer au golf, comme s’il défrayait toutes les dépenses. Ce dernier était gêné devant autant de générosité

« Henri voulait payer des factures lui aussi, il me disait que j’en faisais trop », relate M. Talbot.

« Je lui répondais que ça me faisait plaisir. Comme il ne voulait pas être en reste, il me dit qu’il me rendrait la pareille à notre retour à Montréal. La journée lui avait coûté 400 $. Il n’était pas de bonne humeur quand je lui ai avoué que je n’avais pas eu un sou à verser pour nos dépenses en Floride. »

Prendre la vie en riant

Des anecdotes du genre, Talbot en a plein la mémoire.

C’est tout aussi drôle de l’entendre parler des parties de golf et des matchs de tennis qu’il disputait avec Henri et leurs amis. Henri était compétitif dans tous les sports qu’il pratiquait.

J’ai eu la chance de jouer à la balle-molle avec lui alors que j’étais jeune journaliste au Montréal-Matin, quotidien où il signait une chronique hebdomadaire. Jean Aucoin, un grand nom du journalisme sportif québécois, était son écrivain fantôme.

Il arrivait que Ti-Jean revenait de la brasserie d’Henri, là où les deux hommes se rencontraient le jeudi midi, pas mal joyeux. Le temps de griller une cigarette et de siroter un café, Jean se mettait au travail sur sa Underwood. 

Tout était parfait.

Il était un as, ce Jean.

Les contacts avec les athlètes étaient tellement plus faciles. Tout se faisait à la bonne franquette.

Ce sont ces moments, les sept coupes Stanley en 12 ans qu’il a remportées avec Richard, les parties de golf, les matchs de tennis, les sorties au restaurant et au théâtre qui se bousculent de Talbot lorsqu’il pense à son copain Henri.

Il conservera toujours l’image du Pocket Rocket qui vivait sa vie à fond et qu’il aimait comme un frère. 

« Il faut avoir du plaisir dans la vie », raisonne M. Talbot.

« Il y en a assez qui pleurent. »