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Perdre la maison sans perdre la raison

<strong><em>Perdre la maison</em></strong><br>Anouk Sugàr<br>Éditions Varia<br>180 pages
Photo courtoisie Perdre la maison
Anouk Sugàr
Éditions Varia
180 pages

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Quelle drôle d’idée d’associer deuil et perte de la maison. Et pourtant, qui d’entre nous n’a pas vécu, un jour ou l’autre, les deux ? 

Combien de lieux n’avons-nous pas quittés, par obligation, à la suite d’un incendie, d’un divorce ou d’un départ nécessaire, pour nous retrouver ensuite dans le vide, avec la perte de nos repères ? « Un cas de figure qui s’apparente de beaucoup à une phénoménologie de la mort », nous dit l’auteure Anouk Sugàr, artiste visuelle et sociologue. Le souvenir de la maison abandonnée nous habitera longtemps, comme celui d’un être cher disparu. Il faut alors faire son deuil, absorber ce sentiment de perte pour surmonter le désarroi, voire le traumatisme. Il devient alors nécessaire de recommencer, d’ouvrir de nouvelles portes, d’habiter des lieux différents.

Notre rapport au monde en est un d’espace. « Le corps, l’espace et l’habitat n’existent qu’en lien les uns avec les autres, formant un ensemble, une unité », affirme d’emblée l’auteure. L’idée de bâtir un toit, une maison pour nous abriter remonte aux premiers temps de l’histoire humaine. Nous marquons ainsi notre territoire, à la mesure de nos rêves. Parce que ce lieu est plus qu’un abri, il nous amène à penser, à réfléchir, « à cultiver la pensée et l’esprit ». 

« Un lieu sans danger ni menace », précise Sugàr, faisant appel au philosophe allemand Heidegger pour qui la terre, le ciel, les dieux et les mortels forment un tout indissociable dans un fragile équilibre. La perte d’un de ces quatre éléments constitue une menace grave à la communication nécessaire avec le monde qui nous entoure. 

Cette relation existe dès notre naissance et se manifeste par notre désir de communiquer, de questionner et de comprendre, en dehors du corps de la mère. L’enfant, en faisant l’apprentissage de son autonomie, en arrive ainsi à créer son propre espace, entre abandons et détachements, deuils et retrouvailles. La maison devient « un corps qui comprend des membres, des organes et des systèmes internes [...] où s’inscrivent mémoires, pensées et rêves ». L’auteure cite en exemple les œuvres de l’artiste Rachel Whiteread, à la fois objets meublant la maison et parties du corps vivant.

Sugàr cherche ici à démontrer comment l’être est indissociable de son habitat. La maison serait notre seconde peau, une coquille protectrice, un abri pour vaquer à nos occupations quotidiennes comme manger, boire, dormir, qui sont autant de gestes pour assurer notre survie. Sans oublier que ces lieux sont habités de nos histoires intimes, de notre mémoire vive. On en saisit toute l’importance aujourd’hui alors qu’on recommande, en ces temps de pandémie, de s’y mettre en quarantaine. 

Nouvelles histoires

Cet habitat, cependant, est changeant, il peut être démoli et reconstruit, selon les besoins, créant ainsi de nouvelles histoires qui tapissent notre mémoire. Il doit être suffisamment solide pour assurer notre sécurité, mais suffisamment malléable pour être transformé, voire démoli. Cet habitat dont parle l’auteure s’apparente davantage à la cabane en bois de Henry David Thoreau dont « l’espace est aux dimensions de la chemise que l’homme porte sur son dos ». Ainsi donc, la maison fait partie du corps de l’homme ou de la femme. Elle est « fondatrice de l’être, en même temps qu’elle est garante d’harmonie ». Ses portes et fenêtres sont autant d’ouvertures sur le monde, permettant la communication entre l’intérieur et l’extérieur. Mais elles peuvent au besoin se refermer pour protéger l’intérieur, sa chaleur nécessaire au bien-être, à la conversation et la conservation.

Même si auparavant on y veillait les morts, la maison doit être synonyme de vie. Une vie qu’on sait pourtant qu’elle aura inévitablement une échéance qu’on ne peut décrire, à l’image de la maison qu’on habite. Perdre sa maison, c’est donc vivre un deuil par anticipation. Alors, il convient de sauver les meubles, en conservant nos souvenirs représentés par ces petites choses accumulées pendant notre passage dans ce lieu : photos et portraits accrochés aux murs, bibelots et autres objets ramenés des voyages, bibliothèque, lettres et correspondance, etc. Parce qu’il faudra bien leur trouver un autre habitacle, inévitablement. C’est l’éternel recommencement du cycle de la vie.