/world/america
Navigation

En Uruguay, pays déprimé, l'angoisse du confinement

dépression agression sexuelle femme seule triste bloc
Photo Fotolia

Coup d'oeil sur cet article

Florencia s’angoisse à l’idée de sa propre angoisse. Pour cette Uruguayenne, se retrouver face à elle-même dans le cas où un confinement obligatoire serait décrété dans son pays la stresse. Car, à côté du coronavirus, l’Uruguay souffre d’une autre épidémie : la dépression.   

«Pour l’instant, je gère la situation, car je peux continuer plusieurs choses de ma routine. Ma grande peur c’est de me retrouver seule avec moi-même», explique cette journaliste uruguayenne de 26 ans qui continue à se rendre à son travail quotidiennement à Montevideo.   

«Nous, les personnes angoissées, nous avons besoin de nos rituels, de ne pas trop penser», explique la jeune femme, épouvantée à l’idée de travailler chez elle, bien plus que par un risque de contagion par la COVID-19.   

Elle vit pourtant avec son compagnon, «mais ce n’est pas la même chose d’avoir des contacts avec d’autres personnes». «Pour l’instant, j’ai peur de ma peur», dit-elle.   

Mardi, le pays avait enregistré officiellement 189 cas.   

Pour l’heure, le gouvernement a multiplié les restrictions — suspension des classes, télétravail, interdiction des événements culturels et sportifs, des regroupements sur la voie publique — sans toutefois décréter un confinement obligatoire de la population, comme l’ont déjà fait plusieurs pays d’Amérique latine.   

Une telle mesure, réclamée par le corps médical, pourrait avoir des effets psychologiques dans un pays qui connaît depuis longtemps «une épidémie de dépression et de troubles anxieux», selon le psychiatre et épidémiologiste Pedro Bustelo, président de la Fondation Cazabajones, qui travaille sur ce type de pathologies.  

S’il est difficile d’obtenir des chiffres précis sur la prévalence des troubles anxieux dans le petit pays d’Amérique du Sud de 3,5 millions d’habitants, une statistique est éloquente : l’Uruguay a un taux de suicide parmi les plus élevés de la région (18,4 pour 100 000 habitants), bien au-dessus de la moyenne mondiale (10,6).   

Seuls le Surinam et le Guyana ont des taux plus élevés, selon des données de 2018 fournies par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Pour l’Amérique latine, la moyenne est de 9,8 pour 100 000 habitants.  

Augmentation des consultations 

Selon le ministère uruguayen de l’Intérieur, l’année 2019 a battu tous les records, avec 705 suicides. «Un Uruguayen a plus de probabilité de mourir en se suicidant que d’être victime d’un homicide ou d’un accident de voiture», relève Pedro Bustelo.   

Parmi les facteurs les plus prégnants figurent la dépression (64%), l’alcoolisme (15%), la schizophrénie (3%) et l’anxiété (3%), selon un rapport publié en février conjointement par le gouvernement et l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS).  

Un autre indicateur est la consommation de psychotropes. «L’Uruguay se distingue dans le monde pour sa forte consommation» de ce type de médicaments, relève le rapport.   

Dans la pharmacie de la Fondation Cazabajones, qui suit quelque 15 000 patients atteints de troubles mentaux, les demandes en antidépresseurs, anxiolytiques et stabilisants de l’humeur, ont grimpé en flèche depuis l’apparition du coronavirus dans le pays le 13 mars, selon Pedro Bustelo.  

Le médecin souligne que le confinement et l’isolement social qu’il implique «exacerbent les facteurs de risques» et peuvent «aggraver les dépressions». Il préconise donc à ses patients de continuer à être en contact avec leur entourage par téléphone ou vidéo et leur conseille de ne pas trop consommer d’informations sur le coronavirus.  

«Nous sommes tous soumis à une surcharge d’informations et les plus vulnérables sont aussi ceux qui peuvent se retrouver rapidement saturés», explique Vicente Pardo, médecin et ancien président de la Société de psychiatrie d’Uruguay.   

Comme son collègue, il dit avoir donné davantage de consultations ces dernières semaines en raison du coronavirus, toutes par visioconférence.   

Parallèlement, le syndicat des psychologues d’Uruguay propose désormais des consultations en ligne aux personnes «ayant besoin de soutien ou de conseils ponctuels pour leur santé mentale, et pour accompagner tous ceux qui se retrouvent en situation d’isolement social, en crise d’anxiété ou de stress».   

Pour le moment, Florencia continue de se rendre chez son psychiatre. «C’est crucial pour l’équilibre de ma vie», dit-elle. Elle confie ne pas consommer davantage de médicaments, mais elle en a en réserve au cas où.