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COVID-19: des travailleurs essentiels, entre la peur et le courage

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Alors que le monde entier se cloître pour éviter de transformer les bureaux, les usines et les écoles en foyers d’infection, des milliers de travailleurs restent au front pour éviter que la société ne s’effondre. Voici quelques soldats de l’ombre qui affrontent la pandémie en faisant leur métier. Ils ont le sens du devoir, mais aussi, parfois, la peur au ventre.   

Transporteur de produits vitaux    

Photo Stevens LeBlanc

Guy Parent fait partie des camionneurs les plus exposés au risque de contracter la COVID-19.     

Affecté aux livraisons locales dans la région de Québec, il peut voir « 17 ou 18 clients par jour, en moyenne ».    

Avant le début de la crise, il transportait surtout du matériel électrique pour les chantiers de construction. Mais depuis mardi, ils sont fermés.    

« Là, on se concentre sur l’alimentation et les produits essentiels », dit le camionneur de 51 ans, employé du Groupe Robert.    

Guy Parent ne veut pas mentir : « Oui, j’ai peur ». La nuit, son camion sert à un de ses collègues, qui fait la route Québec-Montréal.    

« Le matin, je nettoie mon volant, mon bras de vitesse, les contrôles, les interrupteurs... », dit-il.    

Une routine primordiale pour la société : tous les biens essentiels viennent aux citoyens par camion.    

« J’ai une conscience sociale... Il faut nourrir le monde ! Parmi nos clients, il y a Dufort et Lavigne, qui fabrique des jaquettes d’hôpital, des masques... », dit Guy Parent.    

Mais même s’ils sont vitaux pour la bonne marche de la société, les camionneurs voient leur quotidien se compliquer considérablement, surtout ceux qui se tapent les longues distances.    

« Sur la route, il y a de moins en moins de sanitaires, dit-il. Les trucks-stops ferment, et leurs douches avec... »    

Ces installations disparues étaient pourtant essentielles pour les camionneurs, qui sont parfois partis trois ou quatre jours par semaine...    

Conscrite dans un CPE    

La peur au ventre. C’est probablement ce qui décrit le mieux les sentiments qu’éprouvent des milliers d’éducatrices des services de garde.    

« On s’en va au front et on n’est pas consultées », dit Karine (nom fictif), qui prend soin d’enfants des travailleurs de la santé dans un centre de la petite enfance du Bas-Saint-Laurent.     

« Pour nous, il n’y a aucune protection particulière. »    

Comme plusieurs collègues, elle a l’impression que les éducatrices, avec leurs petits salaires, sont utilisées en ces temps de crise sans trop d’égards.    

« C’est un métier peu valorisé, et, à chaque négociation, ça prend des années, dit-elle. Là, c’est drôle, tout à coup, on est reconnues et importantes... »    

Karine se demande comment les éducatrices peuvent appliquer de quelconques mesures sanitaires avec des poupons qui bavent, mettent des jouets dans leur bouche, portent leurs petites mains au visage de leurs gardiennes...    

« Avec les plus grands, ça va mieux, mais ce sont quand même des enfants de moins de 5 ans ! » dit-elle.    

C’est pourquoi elle insiste : « S’il vous plaît, les services de garde devraient être seulement pour les enfants dont les deux parents travaillent dans les services essentiels. Utilisez-les en dernier recours ».    

Grosses semaines chez le boucher    

Photo Chantal Poirier

La semaine dernière, Slim Attal a travaillé 71 heures au supermarché Provigo de la tour L’Avenue, juste en face du Centre Bell.    

Parmi les clients qui se préparaient au confinement, c’était la panique.     

« Ç’a été le rush, les paniers étaient énormes, dit-il. Il faut satisfaire la clientèle, remplir les tablettes. Je suis comme un soldat en mission. »    

Un soldat content d’être déployé, mais aussi bien conscient de s’exposer à plus de risques en ne se mettant pas aux abris comme le reste de la population.     

De retour à la maison, il doit multiplier les précautions pour préserver la santé de sa femme et de ses deux garçons de 12 et 10 ans.    

« Je laisse mon linge à la porte, dit Slim Attal. Je vais directement à la salle de bain. » Tous les soirs, les vêtements vont à la machine à laver.    

Au supermarché aussi la routine a bien changé.     

« Toutes les trois heures, on arrête tout et on nettoie », raconte l’homme de 48 ans.    

Et gare à ceux qui ne suivent pas les consignes. « Notre directrice ici est sans pitié, dit Slim Attal. Elle a peur pour ses employés, pour les clients... »    

Bref, pas question de tourner les coins ronds.    

Messager dans la crise    

Photo Pierre-Paul Poulin

Lundi, dans La Petite-Patrie, un citoyen qui attendait son colis a accueilli Guillaume Brodeur en surplus militaire.    

« J’ai cogné. Il a ouvert la porte ; quand j’ai vu sa tête, il avait un masque à gaz de l’armée et des gants antiperforation ! » dit le facteur de 40 ans.    

Il est affecté au bureau de poste Chabanel, en plein cœur de Montréal.    

La vie des postiers en temps de pandémie a ses côtés cocasses, mais ils ne doivent surtout pas prendre la situation à la légère. Après tout, les facteurs se promènent aux quatre coins de la ville pour livrer des paquets en provenance du monde entier.    

La remise de colis a augmenté au même rythme que les nouveaux cas d’infection, dit Guillaume Brodeur.    

Bouteilles de la Société des alcools, pot de la Société québécoise du cannabis ; les produits que les facteurs laissent devant les portes ces jours-ci sont loin d’être tous vitaux ! Mais le simple fait de les livrer aide à repousser le nouveau coronavirus, assure-t-il.    

« En ce moment, en livrant des colis, même si c’est du café, on permet à des gens d’éviter de sortir pour aller s’en acheter, dit le facteur. On peut couper des chemins de contamination. »    

Mais le postier doit toujours garder les risques en tête et observer religieusement les mesures d’hygiène spéciales. Car après le travail, il ne voudrait surtout pas rapporter le coronavirus à la maison, avec sa conjointe et ses fils jumeaux.    

Un pharmacien sur la ligne de front    

Photo courtoisie

David Gauthier a l’impression que les pharmaciens ont été les premiers à ressentir l’impact de la COVID-19 dans le réseau de la santé.     

Depuis deux semaines, les gens se sont précipités pour renouveler leurs médicaments. Les livraisons sont passées de 40 par jour à 180 à sa pharmacie de Sorel-Tracy, affiliée à la chaîne Brunet.     

« On a été les premiers à aller au front. On se bat contre un ennemi invisible, et les soldats, c’est nous », illustre-t-il. Des mesures drastiques ont dû être prises pour protéger le personnel. En plus de favoriser le renouvellement au téléphone, des panneaux de Plexiglas ont été installés dans l’officine.    

Celui qui est copropriétaire de quatre pharmacies a travaillé tous les jours depuis deux semaines.     

« Je fais de la gestion de crise, mais je trouve ça important d’être là pour que tout aille bien. Les gens continuent d’avoir besoin de leurs médicaments », conclut-il.    

La routine éclate à l’épicerie    

Photo Ben Pelosse

Pour Louise Aubertin, tout est chamboulé depuis le début de la crise. Chaque jour, elle et ses collègues doivent mettre en place de nouvelles mesures au Metro Plus de l’avenue Saint-Jean-Baptiste, dans le quartier Pointe-aux-Trembles, à Montréal.    

« Le directeur nous rencontre à 11 h et nous dit : “Bon, là, on a eu de nouveaux ordres ; c’est ci ou ça qu’il faut faire”. Ça peut changer trois fois dans la journée ! » dit la gérante de plancher de 57 ans.    

Un maximum de 135 clients peut être admis dans le supermarché. Mardi, les employés s’organisaient avec les moyens du bord pour les compter.    

« On calcule avec les paniers à l’entrée », dit Louise Aubertin. Quand il ne reste plus de chariots, l’épicerie est au maximum de sa capacité.    

Mais la méthode est un peu trop artisanale. Depuis mercredi, un employé est posté à l’entrée avec un compteur pour s’assurer du respect des quotas.    

« Loulou », comme l’appellent ses employés, affiche en tout temps un grand sourire et a l’air sincèrement heureuse d’être sur le plancher pour servir la population en crise. Mais la fatigue la gagne, comme plusieurs autres travailleurs essentiels.    

« Je ne fais pas beaucoup plus d’heures, mais c’est l’imprévisible, le stress... On est en mode bouleversement », dit-elle.    

Et comme elle côtoie le public tous les jours, la jeune grand-mère doit se tenir loin de ses petits-enfants après le boulot.    

« Demain, le petit va me dire : “Mamie, tu travailles pas, viens me voir !”, dit Louise Aubertin. Je lui ai dit la semaine passée : “on ne peut pas”. On se parle sur Skype, on s’appelle... Je les aime beaucoup, mes petits-enfants. Je ne veux pas les contaminer ! »