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«Mamaskatch» de Darrel J. McLeod: Sortir de l’enfer et vivre enfin

écrivain Darrel J. McLeod
Photo Ben Pelosse Darrel J. McLeod

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Cri du Territoire du Traité no 8 dans le nord de l’Alberta, Darrel J. McLeod raconte l’enfer des pensionnats, dans lesquels sa mère et ses tantes ont été plongées, et les drames insupportables que les gens de sa nation ont endurés – lui comme les autres – dans son premier récit, Mamaskatch. L’auteur de Mamaskatch, un récit douloureux, vrai, extrêmement poignant et lyrique, porteur d’espoir, est le lauréat d’un Prix littéraire du Gouverneur général en 2019. Et pour cause. 

Darrel J. McLeod, à travers une écriture juste, puissante, très évocatrice, partage ce que sa mère Bertha lui racontait quand il était jeune et qu’il passait la nuit debout à changer les disques sur le tourne-disque pour elle.  

Entraînée dans une spirale d’événements négatifs, Bertha est devenue de plus en plus instable et Darrel a dû changer de maison plusieurs fois. Il a été témoin de scènes de violence, a dû prendre soin de ses frères et sœurs, et a été victime d’abus.  

Dans Mamaskatch, un mot en langue crie qui est proféré quand des rêves sont partagés, Darrel J. McLeod raconte comment des forces mystérieuses et profondes léguées par sa mère lui ont permis de surmonter toutes ces horreurs et de s’accomplir dans la vie. Il l’a fait aussi pour aider ceux qui sont passés au travers d’épreuves semblables. 

S’exprimant parfaitement en français, l’écrivain explique qu’il a mis six ans à rédiger Mamaskatch. «J’ai fait beaucoup de travail pour me guérir», dit-il, expliquant qu’il a vu des psychologues, puis s’est intéressé au travail des écrivains existentialistes français en étudiant la littérature française à l’université.  

«Les thèmes et les idées dans leurs œuvres m’ont beaucoup aidé à me guérir, à comprendre la vie, à comprendre le monde. Quand j’ai commencé à écrire moi-même, j’ai fait comme s’il s’agissait de la vie de quelqu’un d’autre», explique-t-il. 

L’écriture l’a replongé dans ses souvenirs ainsi que ses blessures et il a éprouvé des sentiments de colère à nouveau. «Heureusement, avec des cérémonies et un peu de distance face aux histoires, j’ai pu pardonner à ma mère, encore une fois. Elle est revenue dans ma vie spirituelle comme elle était avant de commencer le livre.» 

Les agents du gouvernement 

En deux ou trois générations, les gens de sa communauté ont été arrachés au mode de vie traditionnel des Cris pour être précipités de force dans une société qui les privait de leur langue, de leur culture. Sa mère s’est sauvée dans les bois, avec ses enfants, pour empêcher les agents du gouvernement de les placer de force dans les pensionnats. 

Comment se construire une identité personnelle, culturelle et sociale en étant coupé à ce point de ses racines et de son essence? «La génération de mon arrière-grand-père et de mes grands-parents a pu continuer avec leur culture et il n’y a pas eu de gros changements. Pour ma mère, c’était la première génération de notre famille à être envoyée dans les pensionnats.» Ses tantes se sont d’ailleurs enfuies, non sans avoir envoyé quelques bonnes taloches aux religieuses. 

«Ma mère parlait le cri couramment et ne parlait pas anglais du tout avant de commencer l’école au pensionnat. Les religieuses ont convaincu sa génération que notre langue et notre culture étaient celles du diable et que continuer à parler la langue crie était un gros péché.» 

Darrel J. McLeod considère que dans le nord de l’Alberta, c’est la génération de sa mère et la sienne qui ont souffert le plus. «Ma mère et mes tantes ont décidé d’enseigner l’anglais à leurs enfants. Elle n’a pas pu exprimer ses sentiments, son amour à ses enfants dans sa langue maternelle.»   

  • Darrel J. McLeod est un Cri du Territoire du Traité no 8, dans le nord de l’Alberta.  
  • Il est diplômé en littérature française et en éducation de l’University of British Columbia, et est musicien. 
  • Il a été négociateur en chef des revendications territoriales pour le gouvernement, et directeur de l’éducation et des affaires internationales à l’Assemblée des Premières Nations. 
  • Il est le lauréat d’un Prix littéraire du Gouverneur général 2019 pour Mamaskatch.  

EXTRAIT 

Mamaskatch<br/>
Darrel J. McLeod, VLB Éditeur<br/>
304 pages
Photo courtoisie
Mamaskatch
Darrel J. McLeod, VLB Éditeur
304 pages

«Ce soir, elle me parle encore du pensionnat dirigé par des catholiques où elle est allée, à Grouard. Elle me raconte qu’on l’a enlevée à sa mère quand elle avait seulement six ans et qu’elle dormait dans un dortoir avec trente-neuf autres petites filles. Elle me dit qu’elle et ses sœurs ont été forcées d’apprendre l’anglais. Puis que ses sœurs Margaret et Agnes, sa tante Helen et d’autres tantes qui étaient des adolescentes à l’époque se sont enfuies.»