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Le rendez-vous manqué

Le rendez-vous manqué
TOMA ICZKOVITS/AGENCE QMI

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Les discussions entre les organisations syndicales et le gouvernement pour le renouvèlement des conventions collectives paraissent laborieuses et en voie d’avorter selon ce qui est rapporté dans les médias. Cette conjoncture me rappelle l’occasion manquée d’en venir à une entente avec le gouvernement Charest à l’automne 2005 pour finalement subir, à la veille de Noël, un décret contenant des dispositions inférieures à l’offre faite précédemment.

Tel maintenant, les organisations syndicales n’avaient pu constituer un front commun pour la négociation des conventions collectives en 2005. Avec une telle division, la surenchère dans les demandes s’est imposée et chaque organisation voulait paraître plus revendicatrice que les autres. Aujourd’hui, nous observons le même phénomène dans la présente ronde de négociation.

En 2004, le gouvernement Charest avait fixé un cadre budgétaire très serré pour la négociation du secteur public, car il anticipait des coûts importants en regard de la loi de l’équité salariale et de l’évaluation des emplois. Les conventions étaient échues depuis deux ans et il ne proposait ni augmentation ni rétroactivité pour ces deux années. Il offrait 8% pour les quatre années subséquentes, et ce, à raison de 2% par année. Tous convenaient que cela ne couvrirait pas l’inflation et que le gouvernement voulait financer le règlement du dossier de l’équité salariale à même les restrictions sur les hausses de rémunération.

Un vendredi de novembre 2005, lors d’une rencontre avec la présidente du Conseil du trésor, madame Jérôme-Forget, j’ai eu droit à une proposition de 10%. Elle souhaitait tellement régler sans l’intervention du premier ministre qu’elle pris sur elle de défoncer le cadre budgétaire arrêté par le gouvernement. Au sortir de cette rencontre où j’étais le seul en face-à-face avec la ministre, j’ai communiqué sa proposition à mon chef négociateur. Il n’en croyait pas ses oreilles et me demandait même si j’en étais sûr. Dans les discussions qu’il a eues par la suite avec les coordonnateurs gouvernementaux, il a appris qu’effectivement la ministre l’avait faite à l’encontre des orientations patronales et que si nous ne prenions pas la proposition, nous ne la reverrions pas aux tables de négociation.

Dans la soirée de ce même vendredi, on a fait l’analyse de la proposition de la présidente du Conseil du trésor avec notre instance de coordination. Le Conseil général de négociation de la CSQ fut convoqué quelques heures plus tard pour rejeter la proposition de la présidente du Conseil du trésor. La CSQ n’avait pas voulu porter le poids, certains diront l’odieux, d’être seule à dire oui à cette proposition inférieure aux demandes de l’ensemble des autres centrales syndicales et d’apparaître comme traître dans le mouvement syndical.

Les craintes vertueuses nous ont peut-être ménagé l’opprobre, mais ne nous ont pas mis à l’abri d’un décret avec des conditions salariales inférieures à l’offre. Pire encore, le gouvernement s’est également fait plaisir aux tables sectorielles avec quelques récupérations dans les conditions de travail des salariés. Fort probablement que les appétits pour sabrer dans les conventions collectives auraient été moins grands si nous avions accepté l’offre Jérôme-Forget. Dans une discussion que j’ai eue quelques mois plus tard avec Henri Massé, nous avions admis que l’absence de front commun nous avait empêché de saisir l’opportunité et que nous en avons tous payé un certain prix.

L’histoire semble en voie de se répéter en 2020 avec un gouvernement qui a sûrement un intérêt à mettre derrière lui la négociation des conventions collectives en offrant de bonifier la rémunération sans faire trop d’effort sur le sectoriel. Le chacun pour soi syndical n’a pas permis jusqu’à présent de développer une vision commune et de profiter de l’offre gouvernementale d’ajuster les salaires en fonction de l’inflation. Leur temps de réaction trop long aurait de surcroit permis au gouvernement de reculer sur ses positions.

En ces temps d’incertitudes économiques, il est plutôt hasardeux de croire qu’une négociation classique sera couronnée de succès dans quelques mois pour les travailleurs. L’espoir à court terme réside plus dans une rémunération qui leur permettra de supporter les effets de la crise sanitaire lors d’un retour à la normale et une ouverture gouvernementale à entretenir un canal permanent de discussion pour régler les problèmes lorsque le bon temps reviendra. L’heure est à se serrer les coudes du côté syndical pour s’éviter les mauvaises surprises dans quelques mois!