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Loin du Lac-St-Jean

Des policiers de la Sûreté du Québec ont érigé un barrage routier à Stoneham, en direction du Saguenay—Lac-Saint-Jean.
Photo Didier Debusschère Des policiers de la Sûreté du Québec ont érigé un barrage routier à Stoneham, en direction du Saguenay—Lac-Saint-Jean.

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Je vis mon confinement dans le meilleur confort matériel possible et sans insécurité financière. Je ne le dis pas pour m’en vanter, je n’en ai aucun mérite, mais justement parce que je sais que je suis chanceux et que je suis reconnaissant. 

J’ai une seule souffrance réelle dans cette situation, et c’en est une vraie, et je sais que tout le monde la ressent à des degrés divers. C’est de ne pas savoir quand je vais revoir ma mère.

Évidemment, il y a plein d’applications technologiques qui nous permettent de nous écrire ou de continuer à discuter en temps réel avec ceux qu’on aime. On s’organise des 5 à 7 en ligne, on se donne rendez-vous. Peut-être qu’on se parle davantage et plus régulièrement qu’avant, en fait. Le confinement, en 2020, ce n’est pas comme être interné à Grosse-Île en 1845.

Vertige 

N’empêche. Quand on a annoncé que huit régions seraient fermées à la circulation extérieure non essentielle, j’ai eu un peu le vertige. Je viens de Métabetchouan, au Lac-Saint-Jean. Ma blonde vient de Saint-Luc-de-Matane, au Bas-St-Laurent. Samedi, pendant le point de presse de Geneviève Guilbault, on a appris que si nos parents étaient mal pris, on ne pourrait pas aller les aider.

Nos parents à nous sont autonomes. Ma mère, comme plusieurs autres membres de ma famille, s’est placée en isolement pendant quatorze jours, en revenant d’un voyage au Mexique. C’est évident que je n’aurais pas hésité une seconde à franchir le parc des Laurentides si elle ou une de mes tantes avaient eu besoin que quelqu’un leur fasse leur épicerie ou quoi que ce soit d’autre. J’ai même envisagé d’aller passer mon propre confinement là-bas.

Maintenant, je ne peux plus le faire et je n’ai aucune idée quand je pourrai à nouveau. Je ne sais pas si je pourrai aller aider ma mère à « mettre son terrain en été ». Je ne sais pas quand nous réunirons notre famille autour d’un bon repas, comme on se cherche toujours des prétextes pour le faire chez les miens. Je ne sais pas quand je vais revoir le lac. Ma région et les gens qui y vivent me sont inaccessibles pour la première fois de ma vie.

Ça me fait beaucoup, beaucoup de peine. Et ça m’en fait d’autant plus que je sais qu’il y a des gens qui n’ont même pas perdu ça, parce que la solitude faisait déjà partie de leur vie avant. Ils n’ont même pas de gens à appeler sur Facetime, eux. Ça me fait de la peine, parce que ça me rappelle que c’est un privilège.

Grosse bouffe 

On est censés se marier, ma blonde et moi, en octobre. On voulait en faire une grande fête pour nos familles et nos amis. À ce stade-ci, je n’ai aucune idée si ça pourra avoir lieu. Je ne pense pas qu’il sera de nouveau permis de faire de grands rassemblements à l’automne. Dans tous les cas, si nous n’en sommes pas encore à annuler nos noces, nous ne sommes clairement plus en train de les organiser.

Encore là, souffrance mineure. J’annulerais volontiers mon mariage pour sauver une seule personne de la COVID-19 ou pour assurer la survie d’une seule PME. Sauf que ça illustre pour moi que nous vivons une période où il n’est même plus possible de mettre des projets en marche.

Une chose est sûre... avec mon parrain, qui est un chasseur accompli et un as du barbecue, on s’est déjà entendus que nous offrirons à notre famille une méchante grosse bouffe, aussitôt que tout cela sera derrière nous.

Et ça va se passer sur le bord du lac Saint-Jean, et il y aura de la viande pour tout le monde qui en voudra. 

On l’aura mérité.