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Violence symbolique et vertu de prudence

Le Dr Horacio Arruda, directeur national de la santé publique du Québec, le premier ministre du Québec François Legault et Danielle McCann, ministre de la Santé du Québec.
Photo Stevens Leblanc Le Dr Horacio Arruda, directeur national de la santé publique du Québec, le premier ministre du Québec François Legault et Danielle McCann, ministre de la Santé du Québec.

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L’émergence d’un pouvoir centralisateur, voire autoritaire, en période de guerre, la mobilisation contre un ennemi commun, fût-il invisible comme dans le cas de la COVID-19, et l’abdication de certaines libertés au nom de l’intérêt collectif sont des tendances récurrentes dans l’histoire.   

Au Québec, dans la crise actuelle, l’effort de guerre qui est exigé de tous a eu pour effet de générer une sorte de culte voué à des élus politiques, en particulier le premier ministre François Legault et le directeur national de la santé publique Horacio Arruda. Pour nous en convaincre, nous n’avons qu’à lire les manchettes de ces dernières semaines, alors que certains médias semblent occulter le rôle de la ministre de la Santé Danielle McCann, la seule femme du trio quotidien: «Le Québec uni derrière le gouvernement Legault»; «Lucien Bouchard: “On est chanceux d’avoir François Legault”»; «Les tartelettes portugaises du Dr Arruda»; «Horacio Arruda, fonctionnaire de choc»... On observe également l’emprise croissante d’un discours martial dans ces manchettes: «La guerre»; «Effort de guerre pour fabriquer des masques»; «Ces gens sont sur le champ de bataille contre la COVID-19»; «Le monde en guerre contre un ennemi de l’humanité»...   

Bien qu’il semble moins marqué que dans d’autres régions – y compris en France –, ce discours martial et la multiplication des dénonciations de ceux qui ne se conformeraient pas aux règles actuelles de confinement et de couvre-feu sont révélateurs d’un certain «état de guerre». Ils reflètent aussi un mode de surveillance de la population qui tend à se substituer à la convivialité qui caractérise normalement les liens sociaux dans des sociétés démocratiques.   

Bien que quelques titres détonnent et se risquent à s'interroger sur cette «dictature amicale» [1], on ne peut que se questionner sur la tendance à renforcer et à reproduire certains principes de domination par l’entremise de la réponse à cette crise sanitaire, qui, de plus en plus, prend la forme d’un effort de guerre au nom duquel toute autre préoccupation semble jugée d’emblée futile en regard des enjeux du moment. Il est donc urgent d’analyser cette docilité par rapport aux figures d’autorité et la façon dont nous semblons résignés à abdiquer nos droits et libertés.    

L’œuvre du sociologue Pierre Bourdieu, principalement centrée sur l’étude de la reproduction des rapports de domination dans la société, offre un cadre d’analyse idéal pour saisir les principes de gouvernance qui contribuent implicitement à assurer et à entretenir, au sein d’un peuple hypnotisé, des relations de pouvoir absolu. Dans un langage bourdieusien, cette docilité et cette soumission volontaires deviennent une «violence symbolique», c’est-à-dire une «coercition qui ne s’institue que par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut manquer d’accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il ne dispose, pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec lui, que d’instruments qu’il a en commun avec lui» (Bourdieu, 1997, p.245).   

Autrement dit, les élus, par leur possession de capital symbolique, contribuent à reproduire un système élitiste et souvent machiavélique. Les dociles citoyens acceptant de se plier à ces règles du jeu politique deviennent par le fait même des dominés volontaires. Ces derniers, qui ont à ce point intériorisé cette relation de pouvoir, en la percevant comme naturelle, permettent aux élus d’exercer pleinement leur contrôle en temps de crise.   

Qui osera les défier, alors que les uns perdent leur emploi et que les autres sont au front, devenant de la chair à canon [2]? Tant qu’il y aura cohésion dans la façon de percevoir les élus, la société tendra à reproduire, comme allant de soi, les relations de domination, perpétrant ainsi une violence symbolique qui, à court terme et en cette période de crise, peut sans doute sembler légitime, voire nécessaire face à l’urgence d’agir, mais qui pourrait être attentatoire aux fondements démocratiques de notre société.  

Certains diront que ce n’est pas le moment de critiquer. Nous croyons au contraire qu’il est essentiel, en particulier pour les universitaires, d’essayer de prendre du recul et de revenir aux principes de notre devoir d’indépendance, de liberté d’expression, de recul critique et de contribution au développement à long terme de la société. Il est inquiétant de constater comment les enjeux environnementaux – en particulier les changements climatiques – semblent soudainement accessoires et ont disparu du radar. Pourtant, ces enjeux pourraient se traduire par des crises plus graves, plus durables et pour lesquelles nous ne semblons pas mieux préparés que nous ne le sommes pour affronter la pandémie de COVID-19.   

D’ailleurs, les enjeux environnementaux ne sont pas étrangers à la crise actuelle ni à son ampleur. Rappelons qu’un nombre croissant de scientifiques estiment que la destruction des habitats naturels tend à renforcer l’émergence de maladies qui, comme la COVID-19, se transmettent de l’animal à l’humain. Rappelons aussi que la pollution atmosphérique représente un facteur aggravant de ce type de maladies et que des études récentes indiquent que la pollution atmosphérique aux particules fines pourrait contribuer significativement à la diffusion rapide du nouveau coronavirus, en particulier dans les régions très industrialisées comme le nord de l’Italie. Dans ce contexte, les restrictions actuelles de nos libertés pour lutter contre un ennemi invisible résultent en partie des aveuglements passés face aux impacts de notre modèle de développement.   

Cette période de confinement forcé est sans doute propice à une réflexion plus fondamentale sur nos valeurs et sur les priorités que nous souhaitons nous donner pour les prochaines années, à titre collectif autant qu’individuel. Les philosophes grecs considéraient que la prudence était la première des quatre vertus cardinales. Elle suppose une attitude de prévoyance éclairée par la science et la raison.   

Espérons que nos dirigeants, une fois la crise passée, sauront faire preuve de prudence et mettront en œuvre des mesures substantielles pour prévenir l’émergence de crises environnementales et sanitaires dont l’épidémie de COVID-19 pourrait être un prodrome passager. Espérons qu’ils sauront être davantage à l’écoute des scientifiques qui, depuis longtemps, mettent les décideurs en garde contre ce type de danger qui n’a rien de fortuit ni d’imprévisible. Dans le cas contraire, on peut craindre que le gouvernement sabre dans l’éducation, la santé et les programmes environnementaux au nom d’impératifs économiques de courte vue, et que l’effort de guerre actuel soit appelé à se prolonger indéfiniment.   

Les auteurs sont Virginie Francœur, doctorante à l'Université Laval, et Olivier Boiral, professeur titulaire à l'Université Laval  

Références   

  • Bourdieu, P., Méditations pascaliennes. Éditions du Seuil, 1997.   
  • [1] La dictature amicale, Michel Davail, Le Devoir; «Le premier du mois», Aurélie Lanctôt, Le Devoir.   
  • [2] Consensus sur la réponse québécoise à la crise: où est passé notre esprit critique?, Raphaëlle Corbeil, Le Ricochet.