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Un phare dans la nuit

« En limitant la circulation des journaux imprimés, on pénalise les gens isolés »
Photo Didier Debusschère « En limitant la circulation des journaux imprimés, on pénalise les gens isolés »

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Les crises bouleversent nos habitudes et les trajectoires des sociétés. Elles ont aussi l’effet paradoxal de rappeler l’importance de certaines choses qu’on disait frappées d’obsolescence.

L’une d’elles, c’est le journal papier. La presse écrite, imprimée, livrée chez vous.

En ces temps incertains, on a plus que jamais besoin d’être informés. Les statistiques de fréquentation des plateformes en ligne de toutes les entreprises de presse le montrent présentement. Le nombre de nouveaux abonnements aussi.

Il y a également des gens qui aiment encore lire leur journal sur du papier. J’en suis. De nombreuses personnes aînées qui n’ont pas pris le virage technologique en sont aussi.

Pas de risque

C’est encore plus important en ces temps d’isolement, où les visites sont interdites dans les résidences. Dans certains endroits, on a interdit la livraison des exemplaires papier des journaux, parce qu’on prétend qu’ils sont des vecteurs de contamination. Or, c’est faux. Cela ne répond à aucune recommandation actuellement émise par le ministère de la Santé ou la Direction de la santé publique.

Dans un article paru dans Le Devoir portant sur cette question, Pierre Talbot, spécialiste des coronavirus et directeur du Laboratoire de neuro-immunovirologie de l’Institut Armand-Frappier, dit qu’il est peu probable que la distribution des journaux pose un risque pertinent. À plus forte raison si les journaux ne sont pas partagés entre les usagers. Une étude commandée par l’International News Media Association a récemment démontré qu’une surface inerte poreuse comme le papier ou le carton ne permettait pas au virus de se maintenir assez longtemps pour se transmettre.

Bref, en limitant la circulation des journaux imprimés, on pénalise des gens isolés, qui ont le droit d’être informés eux aussi, et on le fait pour rien.

Essentiel

Les journaux permettent également aux gens de se divertir. Pour vous en convaincre, vous essaierez de mettre la main sur un exemplaire du Journal dont le mot croisé n’est pas déjà rempli, la prochaine fois que vous aurez le droit de mettre les pieds dans un McDonald à l’heure du lunch.

Les journaux ont tous actualisé leur contenu pour aider les familles à s’organiser et à se changer les idées en temps de confinement. Ça parle de télé, ça partage des recettes, ça donne des trucs pour amuser les enfants. Dans le contexte, c’est essentiel.

Et puis il y a la publicité, celle qui n’avait pas encore été déroutée par Facebook, Google et Amazon. La publicité qui devient encore plus rare, et, oui, ça fait mal aux entreprises de presse. Regardez toutefois sur quoi elle porte. C’est le gouvernement qui nous rappelle les bonnes pratiques et les entreprises qui sont encore en activité qui font des appels au recrutement. Dans la crise, plus que jamais, la publicité est essentielle.

Tenir la flamme allumée

Comment les oublier, tous ces collègues qui travaillent fort dans un contexte singulier pour vous rapporter l’information, celle qui vient du terrain comme celle qui vient de nos dirigeants ? Les journalistes se font brasser sur les réseaux sociaux quand ils talonnent nos politiciens dans les points de presse. Or, ça n’est jamais aussi important de le faire que lorsque nos libertés sont limitées, même si c’est justifié et momentané. C’est comme ça qu’on s’assure que c’est le cas, en fait.

Finalement, très égoïstement, il y a ce privilège qui nous est accordé de pouvoir garder un lien avec vous, à travers la crise. Comme chroniqueur, c’est une chance immense que d’essayer de vous aider à garder le moral et de pouvoir partager avec vous aussi nos petites peurs et nos anxiétés. Nous ne sommes pas seuls, ensemble.

Chaque jour, des milliers d’artisans de toutes les entreprises de presse du pays continuent d’œuvrer pour vous informer, tenir allumée la flamme du phare qui brille dans la nuit épaisse dans laquelle nous naviguons.

Cette lumière, elle rayonne sur votre écran d’ordinateur, sur votre tablette et sur votre cellulaire. Elle luit aussi sur le papier.