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Lettre à mon ami Jean-François

Jean-François
Photo courtoisie Jean-François Savoie et Joanne Pichon sur un bateau de croisière le 13 mars.

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Nos journalistes vivent eux aussi toutes sortes de problèmes et de péripéties dans leur vie quotidienne. Ils nous livrent ici leurs témoignages personnels dans lesquels plusieurs de nos lecteurs se reconnaîtront.


Tu seras toujours mon ami, Jeff, tu le sais. On se connaît depuis 30 ans. Mais après ton retour d’une croisière dans les Bahamas, le diagnostic de coronavirus et quelques jours à l’hôpital à soigner une pneumonie qui t’a fait craindre le pire avant de revenir chez toi, à Varennes, j’ai juste le goût de te demander : mais qu’es-tu allé faire dans cette galère ?

Je t’ai texté le 13 mars, plus d’un mois après la mise en quarantaine du fameux navire Diamond Princess, au Japon. Ce jour-là, je ne savais pas que tu te trouvais sur le luxueux Oasis of the Seas revenant à Miami. Tu m’as envoyé une jolie photo de toi en compagnie de ta charmante épouse, sur ta « chaloupe », comme tu t’amusais à m’écrire. 

« Pas de COVID-19 sur mon bateau », as-tu ajouté avec une confiance débordante.

Pendant que tu célébrais le 50e anniversaire de ta douce sur cette ville dorée flottante, un autre navire Princess était mis en quarantaine, en Californie celui-là. 

En faisant un peu d’aveuglement volontaire, tu ne pouvais pas encore savoir que c’était la pire place au monde où se trouver.

J’ai eu comme premier réflexe de te juger sévèrement. Toi, la personne la plus intelligente que je connais, tu as, comme plein d’autres Québécois, refusé d’annuler ce voyage d’une vie malgré toutes les mises en garde qu’on entendait. Qu’on commençait à entendre en fait. 

On a tendance à l’oublier, mais c’est à ce moment que les choses ont commencé à dégénérer. Que le sourire en coin que j’avais devant cette frénésie a été remplacé par une grande crainte. Que lorsque tu es parti pour la chaleur caribéenne, le monde prenait une dernière saucette d’insouciance avant la grande peur. 

Ma mère me dit merci

C’est aussi cette journée-là du 13 mars que j’ai appelé ma mère, dans le doute, pour lui proposer qu’on annule le week-end familial qu’on avait prévu chez moi. Je craignais davantage de la décevoir que de la protéger. 

Depuis, ma maman de 75 ans me remercie chaque jour. Mais je doutais.

Alors oui, je te pardonne ta témérité. Surtout qu’aujourd’hui, tu fais amende honorable. Tu noies les réseaux sociaux de mises en garde, tu implores tout le monde de rester chez soi. Mais tu as eu une méchante frousse avant de cheminer jusque là.

Je t’aime, mais ça va encore prendre un bout avant que je te le dise face à face.