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Virus antidémocratique

Quebec
Photo Stevens LeBlanc Félicitations au premier ministre d’avoir forcé les experts à exposer quelque chose comme des prévisions de ces phénomènes qui chambardent nos vies.

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Finalement, des experts du gouvernement du Québec ont daigné présenter, mardi, un scénario optimiste (portugais) et pessimiste (italien), de la pandémie au Québec.  

Pas l’équivalent de ce qui a été déposé dans d’autres provinces, où on partait des chiffres du territoire.  

Mais au moins, on a enrichi le débat public et donné une idée des prévisions sur lesquelles nos dirigeants se basent pour prendre leurs décisions.  

Exaspération aveuglante  

Cet enrichissement du débat, on le doit aux journalistes. Sauf que par les temps qui courent, l’insistance des «travailleurs de l’information» n’est pas appréciée, surtout lors de la conférence de presse quotidienne de 13 h. «Pourquoi toujours critiquer, de façon détournée et hypocrite, le bon Québécois qui fait sa job de façon honnête et compétente, j’ai nommé notre premier ministre, monsieur François Legault?» m’écrivait un lecteur excédé.  

Un autre, dimanche, traitait d’«idiote» une question d’un collègue. Le reporter, pourtant, soulignait qu’au moment où l’on imposait trois semaines de plus de confinement, «un grand sacrifice» pour nombre de Québécois, on pouvait voir qu’il n’y avait «pas de recul dans le nombre de cas quotidiens» malgré les efforts récents. L’«on peut se demander», lança-t-il au premier ministre, en quoi la prolongation allait aider. Question on ne peut plus pertinente.  

Des citoyens, qui prennent connaissance des données, nous écrivent. Certains notent que plus de 90 % des décès de la COVID-19 ont lieu dans les résidences pour personnes âgées publiques ou privées. Ils se disent que l’on aurait peut-être dû surveiller très étroitement ces lieux plutôt que de mettre toute la société sur pause.  

Le choix de la Suède, qui a refusé le confinement généralisé, misé sur l’«immunité du troupeau», est aussi souvent souligné. Quand une collègue l’a évoqué dans une question, lundi, un autre lecteur m’a écrit pour la fustiger.  

Ces questions, légitimes, il est sain qu’on les pose à François Legault. Lui-même a l’habitude, ne vous inquiétez pas! Et est assez démocrate pour les prendre et y répondre, très souvent de manière solide d’ailleurs.  

L’«anxiété»  

Le virus antidémocratique qui rêve de clore le bec aux «insupportables» journalistes a du reste forgé un nouvel argument : leurs questions créeraient de l’«anxiété».  

Dans un texte ayant fait fureur sur les réseaux, une microbiologiste écrivait : «Suivre [...] tous les scénarios possibles, ça ne sert à rien pour la population générale à part crée [sic] de l’anxiété généralisée. Les épidémiologistes ont besoin de le savoir, toi, non.»  

Raymond Aron a déjà dit : «La démocratie est un gouvernement d’experts dirigé par des amateurs.» Bref, il faut qu’au bout du compte les amateurs aient le dernier mot, pas les experts, parce qu’ils sont prisonniers d’une vision étroite, qui découle de leur spécialité. En plus, souvent, les experts ne s’entendent pas entre eux, ce qui complique les choses (c’est pourquoi les «dictatures éclairées» finissent toujours par déraper).  

Félicitations au premier ministre d’avoir forcé les experts à exposer quelque chose comme des prévisions de ces phénomènes qui chambardent nos vies. La démocratie fait le pari du débat public, dans lequel il n’y a pas vraiment de question niaiseuse.