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La grande astuce

La grande astuce
Photo Agence QMI, Joël Lemay

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Plus le temps passe, plus nous prenons intimement conscience que tout ce qui arrive en ce moment n’est vraiment pas évident pour qui que ce soit. Qu’on soit travailleur ou confiné, en famille ou célibataire, d’ici ou d’ailleurs, jeune ou plus âgé, malade ou en santé, la COVID-19 présente un défi taillé sur mesure pour chacun d’entre nous.   

En périphérie, j’observe que l’un des effets les plus surprenants engendrés par ce fichu virus est qu’il nous place, qui que nous soyons, sur une sorte de pied d’égalité empathique qui nous pousse à voir tous ceux qu’on ne remarque jamais d’habitude. Comme une sorte de degré zéro des prétentions ordinaires qui nous fait éprouver de la reconnaissance et de la sympathie sincère envers tous ceux qui coopèrent et surtout envers ceux sur qui tout repose en ce moment.    

Toutefois, ne tombons pas dans la généralisation bucolique excessive, car, plus le temps passe, plus il révèle également l’imprudence criminelle, l’impolitesse et la méchanceté de nombre d’individus, qui confondent la présente crise avec un sauf-conduit pour légitimer leur individualisme crasse ou leur éclatant manque de savoir-vivre. Et le savoir-vivre de base en société, si on jette un regard sur les 20 dernières années, je crois que l’on peut s’accorder pour dire que c’est devenu quelque chose d’on ne peut plus aléatoire.    

Il y a quelques jours, un ami partageait sur ses réseaux sociaux une observation que j’ai trouvée très intéressante. En effet, en faisant sa marche quotidienne, il s’est mis à remarquer un étrange malaise ambiant en croisant les gens qui respectaient les mesures d'éloignement. Ce malaise, qu’il dit interpréter comme un mélange de peur de l’autre et de honte que l’autre puisse nous voir avoir peur de lui, se manifeste notamment à travers le fait que l'on s'évite scrupuleusement du regard.    

Ça m’a fait réfléchir.    

De là où je viens, il n’y a rien de plus naturel que de se saluer d’un léger signe de tête ou d’un petit sourire en coin, même si on ne se connaît pas et même si on ne s’apprécie pas particulièrement. Un peu comme les gens à moto ou les chauffeurs d’autobus qui se saluent de la main sans savoir à qui ils ont affaire. C’est comme ça, c’est dans nos mœurs, car, instinctivement, sinon inconsciemment, nous savons que, peu importe le hasard de nos individualités, nous partageons les réalités d’un même territoire. Que même si, bien souvent, nous ne pourrions être plus différents, nous faisons néanmoins partie d’un tout.    

Ces courtoisies élémentaires sont, en quelque sorte, le fil de pêche quasiment transparent qui nous lie les uns aux autres, avec nos vies et nos bagages disparates. Personnellement, je crois que c’est l’une des choses qui m’ont le plus dépaysée en arrivant à Montréal, il y a plusieurs années: qu'autant de gens se croisent sans jamais se voir.   

Tout ça pour dire que ce comportement que mon ami observe aujourd’hui, ce malaise et cette peur, il y a des années que je les dénote et que je les déplore. Plus je gagne en âge et en expérience, plus je réalise que c’est notamment à travers cette habitude de nous ignorer systématiquement en public que nous donnons insidieusement foi à la certitude que nous sommes seuls à vivre, à savoir et à comprendre les duretés de la vie, qui cultive en nous cette tendance à ne vouloir la paix que pour soi et ses semblables au premier degré.    

À ce propos, prenons un moment pour nous rappeler comment, il y a un mois à peine, notre société était fragmentée en sections étanches, confinant les groupes et les communautés de façon à nous persuader que nous n’avions strictement rien en commun et que tout nous opposait, de la couleur de nos visages à nos croyances, en passant par toutes nos quêtes et nos espérances. Souvenons-nous de l’ambiance, du climat suffocant et de la crainte sourde que ne survienne un événement dramatique qui fasse tout basculer et nous pousse à définitivement nous sauter à la gorge. Ce n’était pas il y a 30 ans, c’était il y a quelques semaines, quelques mois. Aujourd’hui, réalisons surtout comment, en fin de compte, tout cela ne tenait pas à grand-chose...    

Maintenant, il ne s’agit pas d’être idiot et naïf; de nous brusquer et de brûler les étapes, car il n’est pas question, selon moi, de nier, d’effacer ou de minimiser les blessures et les injures passées, mais de nous réapprivoiser à travers cette situation commune et exceptionnelle qu’est la crise de la COVID-19. De recommencer doucement à voir les autres, bien avant de pouvoir nous retrouver et nous toucher à nouveau. Et ça, ça commence par un simple signe de tête, par un regard complice ou un petit sourire entendu qui font tellement de bien.   

C’est d’une troublante simplicité. Pourtant, ça réchauffe le cœur et ça met un peu de sucre sur l’amertume. Ça peut faire toute la différence pour quelqu’un dont le cœur est à la dérive et, quelque part, ça nous laisse, à nous qui les perpétrons, comme un goût de fierté, car il est si bon et si doux d’être délibérément courtois, même à quatre coudées de distance. En ces temps de confinement, je crois que, plus que jamais, nous avons tous soif de voir et de ressentir que nous ne sommes pas seuls, et quelque chose me dit que tous ces gestes, si anodins en apparence, sont en réalité à l’image de ces fameux meilleurs onguents que l’on trouve toujours dans les plus petits pots.   

Je ne connais pas l’avenir. Je ne sais pas plus que vous ce qui nous attend demain, mais plus ça va et plus je me dis qu’il ne s’agit pas seulement d’espérer traverser la crise sans trop de dégâts, mais que la grande astuce sera d’en sortir meilleurs, plus dignes et plus beaux que nous n'y sommes entrés.