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Le Québec va changer: les relations sociales transformées

La crise aura des impacts sur nos amitiés, nos familles et nos façons de traiter nos aînés, estiment des experts

De nouvelles habitudes pourraient apparaître après la pandémie. Les gens risquent de garder leurs distances, comme l’ironise Denis Marcoux, un résident du Vieux-Québec qui discutait à la blague, avec son ruban à mesurer, sur le trottoir.
Photo Didier Debusschère De nouvelles habitudes pourraient apparaître après la pandémie. Les gens risquent de garder leurs distances, comme l’ironise Denis Marcoux, un résident du Vieux-Québec qui discutait à la blague, avec son ruban à mesurer, sur le trottoir.

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La crise sanitaire pourrait avoir des répercussions à long terme sur les habitudes de vie et les relations interpersonnelles de la société québécoise. Selon Dominique Morin et Simon Langlois, professeur agrégé et professeur retraité de sociologie à l’Université Laval, le bouleversement du rythme de vie effrénée de la population marquera les esprits sous plusieurs aspects. Si bien que de nouvelles habitudes, prises de conscience ou tendances pourraient voir le jour après la pandémie.  

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La distanciation aura des effets permanents  

Après la crise, un «respect sanitaire» pourrait s’installer à plus long terme, selon M. Langlois.    

«La poignée de main sera moins populaire, mais c’est tellement ancré dans notre culture que ça reviendra relativement rapidement. Je crois plutôt que les gens seront marqués par l’importance des mesures d’hygiène dans les moments propices à la propagation de virus», précise-t-il.    

Par exemple le lavage des mains, tousser dans son coude, éviter d’approcher les autres quand on est malade, toutes ces mesures resteront dans la mémoire collective comme un moyen efficace d’éviter d’infecter les autres. Des directives qui étaient connues, mais pas nécessairement respectées par le passé.    

«L’enseignement sanitaire qu’aura apporté la pandémie ressortira assurément lors des prochains épisodes de grippes ordinaires. Les gens vont prendre l’habitude d’être plus prudents.»    

Retour du bon voisinage  

L’accumulation des directives de distanciation sociale pourrait influencer l’attitude des gens entre eux.     

Si l’on a tendance à croire le contraire, M. Morin, lui, assure que cette situation rapprochera les individus.    

«Tout le monde se tient, tout le monde est dans la même misère. Dans cette optique-là, se plier aux règles de distanciation sociale, c’est vu comme une marque de respect à travers laquelle s’échangent des signes de sympathie», précise-t-il.    

L’esprit de communauté qui se crée, alors que toute la population se retrouve «dans le même bateau», pourrait donc aider les gens à entretenir de meilleures relations avec leurs voisins.    

Contrer la solitude des aînés  

Depuis le début de l’instauration des mesures de distanciation sociale, le gouvernement Legault n’a pas cessé de marteler qu’il fallait prendre soin des aînés pour briser leur isolement.    

Comme la grande majorité des Québécois se sont retrouvés confinés chez eux, ils ont pu comprendre, en partie, la solitude que peuvent ressentir certaines personnes âgées. Une prise de conscience qui pourra faire bouger les choses, croit M. Langlois.    

«Je pense qu’il va rester une trace importante [de cette prise de conscience] qui va nous amener à nous occuper davantage des aînés et à améliorer les relations entre les générations.»    

Des liens familiaux plus forts que jamais  

Les liens familiaux seront resserrés après la crise. La famille Leblanc (Mikaël, Coralie, Patrick et Isabelle) de Trois-Rivières profite du confinement pour se reconnecter avec plusieurs activités.
Photo Andréanne Lemire
Les liens familiaux seront resserrés après la crise. La famille Leblanc (Mikaël, Coralie, Patrick et Isabelle) de Trois-Rivières profite du confinement pour se reconnecter avec plusieurs activités.

En temps de pandémie, la plupart des familles du Québec doivent passer des journées entières avec leurs enfants, à la maison. Si cette situation peut apporter plusieurs nouveaux défis au quotidien, de bonnes choses pourraient émerger de cette nouvelle proximité avec sa progéniture.    

«C’est un réapprentissage, mais ç’a un côté positif, ça resserre les liens d’être toujours ensemble à la maison», explique Patrick Leblanc, un enseignant au secondaire de Trois-Rivières qui profite du temps confiné à la maison pour se reconnecter avec sa conjointe et ses deux enfants.    

Pour la famille Leblanc, se retrouver au même endroit 24 heures sur 24, c’est tout nouveau. Leur fils étudiait à Saguenay juste avant que la crise sanitaire soit déclarée, leur fille allait à l’école secondaire la majeure partie de la journée, tout comme le paternel, et la mère avait une garderie en milieu familial.    

Cette situation devrait être généralisée et aura des impacts positifs sur les Québécois, croit M. Langlois. «On redécouvre l’importance des relations sociales au sein de la famille. Les liens familiaux devraient se resserrer», assure le professeur de sociologie à la retraite.    

Vieillir à domicile  

Beaucoup de personnes quittent leur maison unifamiliale à partir d’un certain âge pour faire la transition vers de plus petits logements avec services comme des condos, des résidences ou des CHSLD    

Or, dans la situation actuelle, ces établissements sont vus comme des «lieux d’inquiétudes liés aux éclosions», soutient M. Morin.    

Ainsi, il se pourrait bien que l’on voie une recrudescence du nombre de personnes âgées qui voudront terminer leurs jours dans leur demeure unifamiliale, avec des soins à domicile.    

Une décision qui serait directement engendrée par le souvenir de la propagation rapide de la COVID-19 dans les immeubles où il y a colocation de plusieurs individus. D’ailleurs, cette situation se fait déjà ressentir chez certains aînés du Québec.    

«J’habite dans ma maison depuis 1962 et je veux mourir ici. En plus, avec le coronavirus qui se propage dans les résidences, c’est inquiétant, c’est stressant. De toute façon, j’ai tout ce dont j’ai besoin ici. J’ai peur de me faire vieillir trop vite [si je vais en résidence]», soutient Charlotte Babin, une dame de 84 ans de Baie-Comeau.    

Pas de baby-boom  

Ce n’est pas un baby-boom, mais plutôt une augmentation du taux de divorce qui est attendue dans les prochains mois, croient des sexologues.    

«Le pire de notre personnalité ressort à l’heure actuelle. Il n’y a rien de favorable à un baby-boom, explique entre autres Sylvie Lavallée, sexologue et psychothérapeute. Les gens dorment beaucoup moins, il y a un stress lié à la perte d’emploi, au loyer, à la nourriture...»    

Celle qui qualifie la crise de « tue-désir » croit qu’elle engendrera un engorgement du système de justice et qu’elle aura un impact sur la recherche de logements.     

«Il va falloir que les gens se relogent, se remeublent, les avocats en droits familiaux vont être débordés, ajoute la sexologue. Les gens sont privés de leurs décharges de tensions individuelles. C’est important de se garder un espace personnel pour mieux se retrouver après.»    

Néanmoins, pour un couple sain, la proximité physique pourrait engendrer des enfants, tempère la sexologue clinicienne Élise Bourque.    

«Je pense que c’est exagéré de parler d’une augmentation du taux de divorce. Il ne faut pas oublier que, nous, les couples qu’on voit, c’est ceux qui vivent des difficultés. Je suis sûre qu’il va y avoir un petit baby-boom», dit-elle en riant.     

– Roxane Trudel, Le Journal de Montréal