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Tomelloso, ville d’Espagne sur laquelle «le virus s’acharne»

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Tomelloso | Le prêtre prend soin de jeter ses gants, après cinq enterrements de personnes âgées le même matin à Tomelloso. Dans cette ville espagnole endeuillée par le coronavirus, les avis de décès ne sont plus publiés, laissant chacun imaginer le pire.

Avant l’épidémie, Tomelloso était une ville tranquille sur la route de Don Quichotte et ses moulins. Une cité viticole de 36 000 habitants à l’allure de grosse bourgade posée sur les hautes plaines, à 190 kilomètres au sud de Madrid, dans la région de Castille - La Manche. 

Ses rues s’emplissaient fin avril dernier de mules magnifiquement parées, de chars et de fanfares, pour les fêtes de la Vierge des vignes, annulées cette année.

Rien qu’en mars, le Covid-19 a tué au moins 104 de ses habitants, selon la maire, Inmaculada Jimenez. 

«Je m’adresse à vous, dans la douleur (...) que nous ressentons tous pour la dureté avec laquelle ce virus s’acharne sur notre ville», a dit dans un discours vidéo l’édile de 38 ans, confinée chez elle avec son nouveau-né.

Inhumations express

«On a seulement cinq enterrements aujourd’hui mais on en a eu jusqu’à 10 à 12 par jour», glissait mercredi un employé du cimetière. 

Ce jour-là, Jesus, 80 ans, est inhumé sans fleurs ni famille. Seuls le prêtre et trois employés entourent son cercueil pour une bénédiction express.

Pour l’enterrement d’Aquilino, ancien chauffeur de bus de 88 ans mort en maison de retraite, trois proches sont là - et seulement trois, comme l’exige le gouvernement alors que l’épidémie a fait près de 16 000 morts dans le pays. 

Aquilino «avait quatre enfants», confie sa fille, Ana Alcolea, «mais les trois qui vivent à Barcelone n’ont pu venir» en raison du confinement. «Deux ont le coronavirus et une soeur travaille à l’hôpital».

Cette femme de 51 ans peine à «assimiler la situation»: n’avoir pu revoir son père pendant son dernier mois de vie - sauf à travers de rares appels vidéo passés par des infirmières - ni le veiller une fois décédé. 

Ici, les avis de décès ne sont plus affichés ni publiés, souligne Mme Alcolea, qui redoute que le bilan soit «bien plus lourd» que l’officiel, alors que 99 malades restent hospitalisés à Tomelloso et d’autres - innombrables - confinés chez eux.

Le directeur de cabinet de la maire, Jose Eugenio Gomez, regrette, lui, que Tomelloso soit «stigmatisée» dans la presse comme «la Wuhan» de la zone. «Quand toutes les communes publieront leurs données, on aura des chiffres bien plus bas que d’autres villes», veut-il croire, dans une des régions les plus touchées du pays.

«Besoin de héros»

La maison de retraite Elder, où vivait Aquilino, est la plus endeuillée de Tomelloso. 

Sur sa porte vitrée, une affichette annonce: «Nous avons besoin de héros». 

«C’est nous les employés qui avons affiché ça, parce qu’on a du mal à trouver du personnel», explique furtivement une infirmière, emmitouflée dans un équipement de protection.

Mi-mars, les autorités sanitaires régionales avaient recensé 15 décès dans l’établissement de 170 places. Un bilan qui pourrait atteindre maintenant «la cinquantaine de morts», selon une source municipale.

Apparaissant complètement dépassé, à la télévision, le directeur de cette résidence privée avait assuré vivre «un film d’horreur». La résidence n’avait «plus de médécin parce qu’il était parti», avaient relevé les autorités régionales qui en ont, depuis, pris le contrôle.

En Castille-La-Manche, au moins 177 des 400 maisons de retraites sont désormais touchées par le virus, selon l’administration.

Telle la résidence San Victor, en plein centre de Tomelloso, où une religieuse - masquée sous sa coiffe - entrouvre la porte aux policiers municipaux venus livrer des blouses et des générateurs d’ozone pour la désinfection des chambres.

«Tous les médecins tombés malades»

Rencontrée à la sortie d’un centre de santé après son service, Belen Peñaranda dit avoir été un témoin direct des débuts de l’épidémie dans la ville: «c’est dur de voir comment les gens meurent et ne pas pouvoir les sauver», résume cette infirmière de 52 ans, volontaire pour aller partout où on a besoin d’elle, alors qu’elle était initialement «en pédiatrie, avec les bébés»...

Le précédent centre de santé où elle travaillait a «fermé jusqu’à nouvel ordre». «Tous les médecins et plus de la moitié des infirmières y étaient tombés malades», mal protégés.

Elle-même ne porte qu’un masque vert fragile. «Des avions chargés de matériel n’arrêtent pas de venir de Chine, mais moi je n’ai pas le masque FFP2», le plus protecteur, dit-elle, et «je me mets la combinaison de peintre d’un ami» pour travailler.

Près des arènes fermées, trois voitures de la Garde civile déboulent soudain près d’un immeuble, activant leurs sirènes, pour qu’une vieille dame sorte à sa fenêtre: «C’est une personne malade que nous saluons spécialement», dit l’un des agents sortis l’applaudir un instant, debout, ému.