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Dans une conférence de presse déjantée sur la COVID-19, Donald Trump atteint de nouveaux bas-fonds

Dans une conférence de presse déjantée sur la COVID-19, Donald Trump atteint de nouveaux bas-fonds
AFP

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Dans un marathon télévisé, lundi, Trump a exposé les pires traits de sa présidence: désinformation, autoritarisme, narcissisme et absence d’empathie.  

Le but des conférences de presse télévisées sur le coronavirus devrait être de fournir à la population l’information factuelle nécessaire pour faire face aux défis posés par la pandémie et inspirer, en exposant la triste réalité de la crise, la solidarité sociale qui est fondamentale pour que chacun et chacune prenne part à l’effort collectif. Les Québécois qui suivent régulièrement les conférences de François Legault et d’Horacio Arruda savent de quoi je parle. Ils s’en tiennent essentiellement à ces objectifs et c’est pour cela que leurs efforts sont cités en exemple, même par nos voisins américains.  

Pour Donald Trump, toutefois, ces apparitions quotidiennes sont rapidement devenues des substituts aux rassemblements partisans qui lui fournissent la dose d’adulation et d’adrénaline dont il a besoin. Bref, ces briefings sont devenus rien de moins que des séances de propagande à peine voilée.  

Celle de lundi, qui a duré plus de deux heures, en a été une démonstration claire, comprenant une vidéo entièrement consacrée à défendre et glorifier l’action du président. Trump lui-même a donné le ton en précisant, avant de montrer cette vidéo, que la raison pour laquelle cette rencontre avait lieu était de souligner le succès de son administration dans sa lutte contre le coronavirus. («Most importantly, we're going to get back to the reason we're here, which is the success we're having.»)

Il est difficile de résumer deux heures de méandres verbaux, mais je me contenterai ici de souligner quelques passages qui révèlent certains des pires traits de celui qui occupe le poste qu’on désignait jadis comme celui de leader du monde libre.  

Désinformation  

La plus grande partie du long monologue du président avait pour but de réécrire l’histoire pour faire croire à tous ceux qui veulent l’entendre que ses actions, depuis l’apparition du nouveau coronavirus, ont été uniformément parfaites. Le président avait manifestement été piqué par un dossier du New York Times publié dimanche, qui établit clairement que, mis à part la limitation des entrées en provenance de Chine, l’administration Trump n’a rien fait de significatif pour limiter la propagation du virus entre l’apparition des premiers cas en sol américain, à la fin de janvier, et le début de mars. Dans les premiers jours de la pandémie, le président se faisait fort de minimiser l’ampleur du problème en prétendant qu’il allait disparaître par lui-même en quelques semaines, comme par miracle.  

Même la vidéo du président confirmait l’absence presque totale de mesures significatives pendant le mois de février. Cela n’empêchait pas le président de bomber le torse pendant la projection, accompagnée d’une musique digne des films de propagande nord-coréens. Dans la vidéo défilaient des extraits choisis de reportages qui semblaient minimiser la pandémie dans les premières semaines et des déclarations de gouverneurs (cités hors contexte) félicitant le président pour son travail (voir la projection ici, à 15:45).  

Plus que d’informer la population sur l’évolution de la pandémie et sur les mesures pour la contrer, la conférence de presse visait à absoudre le président de toute responsabilité pour l’ampleur de la catastrophe. Le président ne perd aucune occasion de s’attribuer le mérite du «succès» qui est d’avoir limité le bilan à quelques dizaines de milliers de morts — comparé aux centaines de milliers de morts qui auraient résulté d’une totale inaction —, tout en jetant la faute sur d’autres, notamment sur Barack Obama, pour chaque problème qu’il ne peut pas balayer sous le tapis.  

Autoritarisme  

En plus de la désinformation et des attaques rituelles de Donald Trump contre les médias qui ne lui sont pas inféodés, les déclarations qui ont retenu l’attention lundi concernaient sa perception de l’étendue des pouvoirs que lui confère la présidence. Ce n’est rien de nouveau (voir ici, ici et ici). On avait déjà entendu Donald Trump affirmer que l’article II de la Constitution lui permet de faire ce qu’il veut. On en a eu une autre démonstration lundi. Selon lui, l’étendue de son autorité, en temps de crise, est illimitée.  

Notamment, Trump prétend avoir le pouvoir d’infirmer les décisions des gouverneurs d’entamer ou d’interrompre les mesures de restriction des activités économiques. Si des gouverneurs refusent de mettre fin aux mesures d'espacement social lorsque le président en aura déclaré la fin, Trump prétend pouvoir les forcer à le faire, alléguant que de multiples passages de la Constitution lui donnent cette autorité. Un reporter lui a demandé de citer un de ces passages, mais Trump en est évidemment incapable. Selon lui, les gouverneurs ne peuvent agir dans ce dossier sans l’autorisation expresse du président.  

En bref, Donald Trump voit la présidence — ou plutôt sa présidence — comme une version moderne de la devise de Louis XIV: l’État, c’est moi. Selon lui, son autorité est «totale». (When somebody is the president of the United States, the authority is total. And that's the way it's gotta be. It's total.) Comme tout étudiant de première année en droit constitutionnel pourrait le démontrer aisément, c’est totalement faux, mais, à une journaliste qui le questionnait sur sa vision de son autorité, Trump a répondu simplement: «Assez.» («Enough.»)  

Bref, Donald Trump conçoit son autorité comme «totale», mais, comme il l’avait mentionné le 13 mars dernier, il refuse de prendre quelque responsabilité que ce soit pour ses actions. Totale autorité, aucune responsabilité. Comme dit la chanson, «Nice work if you can get it.»  

Narcissisme et absence d’empathie  

La tendance de Donald Trump à tout ramener à sa propre personne n’est pas nouvelle. Elle était en plein déploiement lundi dans la salle de presse de la Maison-Blanche (voir, par exemple, ce reportage du Washington Post). Un président normal aurait inclus dans sa présentation une expression de compassion pour les souffrances des victimes de la pandémie et la peine des milliers de ses compatriotes qui ont perdu des êtres chers. Pas ce président-ci. Lorsque Donald Trump exprime ce genre de sentiments, c’est presque toujours en lisant maladroitement un texte qui a été préparé pour lui. Ses présentations télévisées sont entièrement centrées sur sa personne. Si on le prend au pied de la lettre, c’est lui qui est le plus à plaindre dans cette crise, à cause du traitement injuste que lui réservent les médias.  

Le seul moment où Donald Trump aurait pu sortir de ce narcissisme pour exprimer de la compassion envers les victimes de ce virus est venu vers la fin, lorsqu’un reporter lui a posé une question sur un de ses amis new-yorkais, mort de la COVID-19. Le président n’a pas pu trouver un mot à dire à la famille et aux proches du défunt, mais il a quand même souligné à quel point ce dernier était excité quand son ami est devenu président et à quel point il était fier de ce que son administration avait pu accomplir.  

D’ici à ce que Donald Trump reprenne le circuit des assemblées partisanes, il y aura d’autres conférences de presse comme celle-là, où il reprendra ce genre de discours déjanté. Heureusement, à tous les autres niveaux d’intervention, il se trouve aux États-Unis des gens responsables et compétents qui pourront rescaper l’action des autorités fédérales, étatiques et locales pour éviter que ce qui est déjà une catastrophe se transforme en hécatombe. On sait aussi déjà qui cherchera à monopoliser le mérite pour tout ce qui ira bien, tout en esquivant le blâme pour ce qui ira mal.