/news/coronavirus
Navigation

Devenir préposée: Le travail le plus exigeant de ma vie

Coup d'oeil sur cet article

En ouvrant une boîte en plein déménagement hier, je suis tombée sur mon chandail de préposée aux bénéficiaires, vestige d’un reportage réalisé en 2017. Il y a plus de deux ans, je me plongeais dans la peau de ces professionnels de la santé afin de montrer leur réalité qui maintenant défraie les manchettes.   

Je ne peux me résigner à m’en départir. C’est une fierté d’avoir revêtu cet uniforme, comme un chandail d’une équipe de sport prestigieuse. Malheureusement, mes coéquipiers de l’époque ont toujours la vie dure et la situation ne s’est pas améliorée depuis la diffusion de mon webdocumentaire.    

  

  

En 2017, ces préposées dénonçaient les conditions de travail difficiles devant la caméra. Et depuis le début de la pandémie, parce que la situation perdure, je vois de nombreux partages sur les réseaux sociaux qui font référence à ce reportage.    

ÉCOUTEZ l'entrevue de Marie-Christine Noël, journaliste au Bureau d'enquête, sur QUB radio:

  

Photo Martin Chevalier

  

  

C’est l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec (ARIHQ) qui avait trouvé une résidence privée où je pourrais travailler pendant près d’une semaine, sans aucune contrainte. J’ai donc passé un coup de fil à Johanne Pratte, directrice générale l’ARIHQ, pour savoir si la situation avait changé depuis 2017 et sa réponse était sans équivoque.    

  

« C’est toujours la même chose, laisse-t-elle tomber. Ça fait des années que les préposées demandent de meilleures conditions. Elles étaient fatiguées à l’époque. On avait déjà une pénurie. Là, ce qu’on leur offre c’est une augmentation de salaire de 4$ de l’heure. Personne ne va cracher là-dessus, mais elles se disent : «OK, maintenant c’est possible de me payer, mais pourquoi c’était impossible avant ? s'impatiente Johanne Pratte. C’est irrespectueux.»    

Je me souviens encore des visages creusés par la fatigue, de la surcharge de travail et de l’épuisement mental. J’ai moi-même pleuré dans ma voiture après « un double ». Je tentais de suivre le rythme; soins matinaux, vêtir les résidents, ménage, collation, cuisine, distribuer les médicaments, faire le lavage, changer les lits. J’ai appris toutes les techniques à vitesse grand V en moins d’une journée ; la bonne manière pour tourner une personne de 200 lbs sur le côté sans la blesser afin de changer sa culotte d’incontinence. Ce n’est pas simple, croyez-moi. Il faut de la délicatesse et de la force. On ne déplace pas non plus une dame de 90 ans de son lit vers la salle de bain de la même façon qu’une personne autonome.    

  

  

Si j’ai réussi à tenir le coup c’est grâce aux préposées de la résidence, et la majorité dans ce domaine, disons-le, sont des femmes.     

L’un des problèmes soulevés avec cette pandémie, c’est le personnel qui doit se déplacer d’une résidence à l’autre, et qui peut transporter avec lui le virus. Personne ne semble en avoir fait de cas dans le passé... jusqu’à aujourd’hui.    

«C’est un enjeu qu’on voit depuis trop longtemps. Avec un bas salaire, les préposées n’ont pas le choix de faire deux ou trois centres. Elles ne peuvent pas survivre avec un temps partiel donc pour faire une semaine complète, elles font plusieurs résidences », explique Johanne Pratte, directrice de l’ARIHQ.    

L’une d’entre elles m’avait raconté à l’époque comment après un quart de travail de 8h dans une résidence, elle devait traverser la ville en autobus, souper sur la route pour arriver à l’heure à un autre centre pour y effectuer un deuxième quart de travail de 8h. Son petit bonheur du trajet : appelez ses trois enfants pour leur souhaiter bonne nuit.    

  

  

Je me souviens de lui avoir demandé pourquoi elle travaillait autant. Sa réponse m’avait bouche bée : «On me donne seulement 15h de travail dans une résidence à 13$/heure. Je n’ai pas le choix, je dois faire des heures pour nourrir ma famille», m’avait lancé sans détour Félicité Kilunda-Kinda. D’ailleurs, quand on me demande de raconter mon expérience comme préposée, je dis souvent que c’est le travail le plus exigeant de ma vie.    

  

 

J’ai donc sorti un cintre d’une autre boite de carton et j’ai placé bien en évidence mon chandail de préposée dans ma garde-robe... pour ne jamais les oublier, surtout pas après cette crise.   

 


 

*** REVOYEZ le reportage de notre journaliste Marie-Christine Noël ci-haut***