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Donald Trump et la définition du narcissisme

Donald Trump
Photo AFP Donald Trump

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Est-il injuste de qualifier Donald Trump de narcissique? Pas vraiment, si on se réfère aux critères d’évaluation de ce trouble de la personnalité.  

Dans ma chronique d’hier, j’utilisais pour la première fois la notion de «narcissisme» pour qualifier le comportement de Donald Trump, en parlant de narcissisme autoritaire. L’utilisation de ce terme m’a valu la volée de bois vert habituelle de la part des admirateurs du président américain (ils sont environ 16% au Canada, selon un récent sondage, mais leur assiduité sur les réseaux sociaux compense leur petit nombre). Si j’utilise ce terme, ce n’est pas à cause d’une animosité particulière envers le personnage, mais parce qu’il décrit assez bien son comportement.  

J’ai déjà parlé à maintes reprises de son penchant pour l’autoritarisme, dont l’évaluation relève de mon métier de politologue (voir notamment la grille d’analyse présentée dans ce billet). C’est autre chose pour le narcissisme, qui est formellement reconnu comme un trouble de la personnalité dont l’évaluation relève des psychiatres et des psychologues. Loin de moi la prétention de faire un jugement clinique, mais un bref tour d’horizon des neuf critères du manuel dont se servent les psychiatres pour évaluer les troubles de la personnalité permet de se faire une idée (DSM-5: Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, Issy-les-Moulineaux, Elsevier Masson, 2015).   


1. Le sujet a un sens grandiose de sa propre importance (p. ex. surestime ses réalisations et ses capacités, s’attend à être reconnu comme supérieur sans avoir accompli quelque chose en rapport).   

Cette dimension était déjà évidente pendant la campagne électorale de Donald Trump, qui déclarait lors de son discours d’acceptation, à Cleveland: «Only I can fix it.» Bien sûr, être élu président des États-Unis, ce n’est pas rien, mais Trump ne manque aucune occasion de mentionner que sa victoire était la plus grande victoire jamais remportée dans une élection présidentielle. Et comment évalue-t-il sa propre performance? Il se donne toujours la note parfaite, y compris pour sa réponse au coronavirus. Et où Trump se voit-il, dans le panthéon des présidents américains? Tout au sommet, évidemment.   


2. Est absorbé par des fantaisies de succès illimité, de pouvoir, de splendeur, de beauté ou d’amour idéal.   

Je ne sais pas si Donald Trump se considère encore lui-même comme un idéal de beauté, mais la notion de fantaisie de succès illimité et son appétit pour le pouvoir ne font aucun doute. À l’entendre parler de ses interventions dans la crise du coronavirus, par exemple, ce ne serait qu’une suite ininterrompue de succès et de victoires. On pourrait en dire autant de sa prétention, maintes fois répétée, que la présidence lui confère des pouvoirs virtuellement illimités.   


3. Pense être «spécial» et unique et ne pouvoir être admis ou compris que par des institutions ou des gens spéciaux et de haut niveau.   

Cela ne fait aucun doute pour quiconque a observé Donald Trump depuis longtemps: il n’a aucune hésitation à se croire sincèrement «spécial» et unique. De même, dans ses discours, il n’hésite pas à encenser ceux qui reconnaissent ce caractère unique et à dénigrer ceux qui osent le présenter tel qu’il est.  


4. Besoin excessif d’être admiré.   

Être apprécié ne déplaît à personne, mais, quand le besoin d’admiration devient une drogue dure, il y a de quoi s’inquiéter. Dans le cas de Donald Trump, les rallyes partisans où des hordes d’admirateurs inconditionnels s’extasient devant ses frasques et ses déclarations à l’emporte-pièce sont devenus de nécessaires séances de recharge pour son ego démesuré. Depuis que la COVID-19 lui interdit ce genre de rassemblements, il n’est pas difficile de constater qu’il est en manque, et c’est ce que ses proches collaborateurs ne manquent pas de souligner aux reporters qui cherchent à expliquer ses sautes d’humeur (voir ici).  


5. Pense que tout lui est dû: s’attend sans raison à bénéficier d’un traitement particulièrement favorable et à ce que ses désirs soient automatiquement satisfaits.   

Il est assez évident pour tous ceux qui observent le président dans des situations sociales qu’il s’attend invariablement à recevoir un traitement différent de celui qu'on réserve aux autres. Un exemple banal parmi d’autres: quand il reçoit des invités à sa table, tout le monde a droit à une cuillerée de crème glacée avec son dessert, mais Trump doit toujours en recevoir deux. Comme une image vaut mille mots, il suffit aussi de rappeler l’épisode où, pendant une rencontre de l’OTAN, le président américain avait bousculé sans cérémonie le premier ministre du Monténégro afin de s’approprier le devant de la scène, pour ensuite l’ignorer et prendre sa pose.  

 


6. Exploite l’autre dans les relations interpersonnelles: utilise autrui pour parvenir à ses propres fins.   

Il est difficile de se prononcer sur ce critère qui relève de la sphère privée. Cependant, la plupart des observateurs qui se prononcent sur le style de gestion du personnel de Donald Trump s’entendent pour dire que le président exige de tous ses subordonnés une loyauté infinie, mais que cette loyauté est toujours à sens unique.   


7. Manque d’empathie: n’est pas disposé à reconnaître ou à partager les sentiments et les besoins d’autrui.   

Le manque d’empathie de Donald Trump est un des traits les plus remarquables de sa personnalité, qui le distingue de la plupart de ses prédécesseurs. Comme le note le commentateur républicain Michael Gerson, ce trait de sa personnalité est particulièrement mis en évidence depuis le début de la crise du coronavirus. Trump prend rarement le temps d’exprimer sincèrement ses condoléances aux proches des victimes. À un journaliste qui lui demandait ce qu’il avait à dire aux familles qui souffrent des retombées de la crise et qui ont peur de la suite des choses, Trump a récemment répondu en accusant son interlocuteur d’être un très mauvais reporter. La question lui ouvrait grand la porte pour exprimer son empathie, mais il semble en avoir été tout simplement incapable.  

 


8. Envie souvent les autres, et croit que les autres l’envient.   

Je ne sais pas si on peut affirmer que Donald Trump croit que les autres l’envient, mais plusieurs observateurs ont noté que ses comportements portent souvent à croire qu’il éprouve lui-même de l’envie. Il éprouve par exemple de l’envie pour les pouvoirs illimités que s’arrogent certains dictateurs, comme Vladimir Poutine ou Kim Jong-un, qu’il n’hésite pas à couvrir d’éloges (voir ici). Certains observateurs attribuent aussi à l’envie qu’il éprouve face à Barack Obama la mission qu’il s’est donnée, d’effacer toute trace de son héritage en tant que président. On se souviendra aussi de l’envie qu’il a éprouvée lors de sa participation au défilé militaire du 14 juillet en compagnie d’Emmanuel Macron, qui l’a amené à demander le même genre de spectacle à Washington, même si cela va totalement à l’encontre de la tradition américaine.  


9. Fait preuve d’attitudes et de comportements arrogants et hautains.  

Il revient à l’observateur de juger des comportements qui pourraient dénoter ce dernier trait. Par exemple, est-ce que l’habitude qu’a Donald Trump, de bomber le torse et de relever son menton lorsqu’il doit prendre la pose, correspond à un comportement hautain? À chacun d'en juger. On pourrait être porté à croire que l'habitude qu'il a, de distribuer les insultes sans ménagement à tous ses opposants ou à ses critiques, est une forme d’arrogance. Est-ce de l’arrogance que de répondre «Enough» (assez) à une journaliste qui le questionnait sur ses prétentions d’autorité illimitée? Est-ce de l’arrogance que de se moquer ouvertement d’un journaliste handicapé en gesticulant à outrance?

* * *  

Je ne suis pas le premier à souligner le caractère narcissique de la personnalité de Donald Trump. Pendant la campagne primaire de 2016, son opposant Ted Cruz avait traité Trump de «narcissique à un niveau que le pays n’a jamais vu». Plus récemment, l’avocat républicain George Conway, qui est marié à une proche collaboratrice de Trump, parlait du «narcissisme pathologique» de Donald Trump comme étant l’une des principales raisons qui le rendent inapte à occuper les fonctions de président. Sans oublier l’ouvrage récemment publié par 27 psychiatres et autres spécialistes de la santé mentale qui n’hésitent pas à diagnostiquer ce trouble de la personnalité chez le président, même s’ils n’ont pu l’avoir en consultation.   

Toutefois, ce n’est pas vraiment la personnalité du président qui défie l’explication, mais plutôt les raisons pour lesquelles ses partisans lui ont confié ce rôle qu’on désignait à une autre époque comme celui de leader du monde libre. Ça, c’est une autre question, et on y reviendra certainement.