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Le «Bambin en Chef»: ce que Donald Trump nous enseigne sur la présidence moderne aux États-Unis

Le «Bambin en Chef»: ce que Donald Trump nous enseigne sur la présidence moderne aux États-Unis
AFP

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Selon le politologue Daniel Drezner, pour comprendre le comportement et le tempérament de l’actuel président des États, il faut se référer à ce que la psychologie infantile nous enseigne sur les bambins de 2 ans. Pour les États-Unis, ce n’est pas de bon augure.   

  • Daniel W. Drezner, The Toddler in Chief: What Donald Trump Teaches Us about the Modern Presidency, Chicago, University of Chicago Press, 2020.  

J’entends déjà les critiques. Un autre ouvrage bâclé par un gauchiste amateur qui recycle des rumeurs pour casser du sucre sur le dos d’un président qui n’a commis d’autre faute que celle de ne pas se conformer à l’orthodoxie des politiciens «normaux». Encore un ouvrage de psychologie à gogo pour démolir un président qui fait bien son travail.  

Le «Bambin en Chef»: ce que Donald Trump nous enseigne sur la présidence moderne aux États-Unis
Photo courtoisie

Pas du tout. C’est un ouvrage rigoureux et bien documenté dont l’auteur est loin d’être un gauchiste. Sur la base de témoignages des membres de l’entourage du président, la plupart donnés sous le couvert de l’anonymat, mais plusieurs fournis sous serment et sous pénalité de parjure, Daniel Drezner dresse un portrait dévastateur du comportement et du tempérament du président, qui correspondent en tous points à ceux d’un bambin de 2 ans. 

Daniel Drezner se place au centre droit de l’échiquier politique. Il était républicain jusqu’à la nomination de Donald Trump à la présidence. Il est professeur de science politique, auteur de nombreux ouvrages et articles sur la politique étrangère des États-Unis, entre autres sujets, chroniqueur et blogueur prolifique au Washington Post et — comme son objet d’étude — usager assidu de Twitter. C’est d’ailleurs là que l’ouvrage a pris naissance, un peu par accident. 

Une enfilade de tweets 

Dès le début du mandat de Trump, l’absence totale d’expérience pertinente, le comportement intempestif et le tempérament explosif du président étaient manifestes. Ses défenseurs se voulaient rassurants en soulignant à répétition que Donald Trump finirait par prendre de la maturité dans son poste (littéralement, grow into the presidency). Après avoir observé le nouveau président et attendu en vain cette poussée de maturité, Daniel Dezner a publié le tweet ci-dessous où il dit, en substance, qu’il «croira que le Donald Trump a atteint la maturité qu’il faut pour jouer son rôle de président quand son personnel cessera de le traiter comme un bambin (toddler)». 

Jour après jour, il a continué à éplucher les reportages de la presse écrite pour en tirer des témoignages semblables et les a ajoutés au tweet initial pour créer une enfilade de tweets qui en compte aujourd’hui plus de 1300. J’ai déjà consacré un billet à cette enfilade épique de tweets (quand Twitter met en vedette le «Bambin en Chef», 13 octobre 2017). Il était déjà assez clair à ce moment qu’un livre allait suivre. Drezner l’a complété en décembre 2019. 

Un ouvrage sérieux 

Cet ouvrage publié aux prestigieuses Presses de l’Université de Chicago est loin d’être une blague. Même si Daniel Drezner a une plume engageante qui en rend la lecture accessible aux non-spécialistes, il y défend une thèse solidement argumentée et abondamment documentée selon laquelle le meilleur modèle pour comprendre le comportement et le tempérament du président Trump est celui d’un bambin de 2 ans.  

Dans les chapitres qui forment le cœur du livre, six traits de son caractère sont décortiqués. Tous les parents qui ont survécu les «terrible twos» de leurs rejetons reconnaîtront ces traits. Dans chaque cas, le chapitre est entamé par un extrait d’un manuel pédiatrique destiné aux parents. Ensuite, Drezner appuie sa thèse sur de nombreux exemples tirés de bonnes sources.  

  • Crises de colère (temper tantrums). Selon l’Académie des pédiatres, le bambin de 2 ans aura tendance à réagir à la contrariété par des colères soudaines. Les épisodes d’accès de colère du président sont tellement nombreux qu’il suffit de taper les mots «Trump» et «rage» ou «colère» sur un outil de recherche pour voir déferler les mentions.  
  • Courte capacité d’attention. Tout le monde est au courant de l’incapacité de Trump à digérer l’information de façon soutenue. Il ne lit pas les mémos de plus d’une page. Après la première minute d’un discours, il n’est plus là. Il reçoit ses briefings de sécurité nationale à la cuiller, principalement sous forme d’images. 
  • Difficulté à contrôler ses impulsions. Certaines des plus importantes décisions de la présidence Trump ont été prises sous le coup de l’impulsion, sans processus rationnel de délibération. Même si ses disciples inconditionnels sont convaincus qu’il est un maître de la stratégie, qui joue aux «échecs en trois dimensions», ceux qui entourent le président sont formels: il n’a aucun sens de la planification stratégique et ses actions résultent d’abord et avant tout d’impulsions imprévisibles. 
  • Comportement oppositionnel. Le comportement oppositionnel de Trump est bien documenté. Par-dessus tout, Trump définit sa présidence en opposition à celle de son prédécesseur. Si Barack Obama prenait une position, Trump doit aller dans le sens contraire (voir mon billet: L’anti-Obama). Si on lui dit qu’un geste contrevient à toutes les normes de la présidence, il perçoit cela comme un encouragement à le poser.
  • Déficit de connaissance. La présidence américaine est un poste pour lequel personne n’est totalement préparé. La plupart des présidents peuvent compter sur une expérience passée de service public ou sur des connaissances étendues de l’histoire, du droit constitutionnel, de l’économie ou d’un autre domaine pertinent. Ils viennent surtout avec l’humilité qui permet de s’ouvrir à l’expertise et d’apprendre. Donald Trump a accédé à la présidence sans expérience concrète de service public ou militaire et, surtout, en étalant au grand jour sa monumentale ignorance des affaires de l’État. Le pire, selon Drezner, c’est que comme un enfant de 2 ans, il croit tout savoir et refuse d’admettre cette ignorance. Quand il est exposé à des faits nouveaux pour lui, mais que tout le monde connaît, il insiste pour s’en attribuer la découverte. Surtout, même si son entourage reste consterné de son ignorance, il prétend tout savoir sur tout. Tragiquement, cette ignorance et ce refus d’admettre son incompétence sont aujourd’hui exposés au grand jour dans sa gestion de la pandémie de COVID-19. 
  • Temps d’écran excessif. Les pédiatres recommandent aux parents de ne pas exposer leur bambin à des écrans, mais le président est un consommateur boulimique de télévision. Il passe des heures tous les jours à regarder Fox News et les autres réseaux d’information et de commentaires pour se délecter de tout ce qui concerne sa propre personne. Il est à ce point glué à son écran que ses conseillers en sont parfois réduits à lui transmettre leurs recommandations par le biais d’interventions à Fox News. 
  • Et ce n’est pas tout. Drezner s’étend aussi sur l’attirance de Donald Trump pour les jouets et les distractions qui accompagnent sa fonction, sa fixation sur les défilés militaires et autres intérêts typiques d’un très jeune garçon fasciné par les machines. Il souligne son aversion pour les aliments inhabituels et son appétit pour le fast-food, son incapacité de gérer les changements de routine, son incapacité de faire des compromis et d’autres traits de caractère typiques des enfants de 2 ans.  

Quelques leçons à tirer 

Parmi les critiques de la thèse qu’il défend depuis longtemps sur Twitter et dans son blogue, celle à laquelle Drezner accorde le moins de crédit est l’argument selon lequel Trump est un maître de la stratégie caché sous son costume de bouffon. Les témoignages de ses proches sont formels: c’est faux. Une critique qu’il accepte vient de ceux qui lui reprochent d’être injuste à l’égard des bambins de deux ans. Après tout, la très grande majorité des enfants qui exhibaient ces traits de caractère au moment de sa prestation de serment ont aujourd’hui cinq ans ou plus et sont sortis des «terrible twos». Donald Trump, lui, n’a pas changé. Il n’a pas acquis la maturité que promettaient ses apologistes en 2017. Pire, il s’est campé dans ses positions et a gagné de l’assurance dans son poste, sans nécessairement en maîtriser la portée ni les limites. 

Drezner conclut sur une sombre mise en garde. Il est vrai que la présidence ne se résume pas aux frasques de celui qui occupe le bureau ovale. C’est une institution qui comporte de nombreuses contraintes institutionnelles, qu’on peut comparer aux garde-fous qui bordent les routes dangereuses et qui sont l’ultime protection pour les chauffards qui perdent le contrôle de leurs bolides. Dans une large mesure, ces garde-fous ont rempli leur fonction en évitant que les pires pulsions du président Trump n’entraînent les États-Unis dans une catastrophe.  

On parle souvent, par exemple, des «adultes dans la pièce» qui entourent le président et veillent à ce que subsiste un minimum de rationalité dans les actions de l’administration. Ces adultes, cependant, ont pour la plupart quitté le navire et un chapitre entier est consacré au roulement de personnel autour de Donald Trump, ce bambin que personne n’arrive à garder sous contrôle. Il faut aussi s’inquiéter de l’érosion de la plupart des garde-fous institutionnels qui empêchaient ses déraillements de tourner à la catastrophe. Comme l’avaient déjà souligné d’autres observateurs de sa présidence, l’érosion de ces garde-fous institutionnels représente une menace pour la survie même de la démocratie aux États-Unis. 

Pourtant, le désir de «normaliser» le comportement du président Trump et d’y voir l’expression d’une nouvelle conception plus «moderne» du leadership et de la présidence reste extrêmement fort. Pour les républicains qui ont misé tout leur avenir politique sur le culte de la personnalité qu’est devenue la présidence Trump et qui sont terrifiés d’être eux-mêmes la cible de ses sautes d’humeur, il est trop facile de rationaliser le chaos de son administration en y voyant une remise en question de l’orthodoxie. En fait, les bambins sont bien meilleurs à détruire des structures complexes qu’à les rebâtir et l’œuvre de Trump se mesurera surtout par son succès à affaiblir l’État fédéral américain.  

Trump au bout de sa chance  

Évidemment, note Drezner, Donald Trump a été exceptionnellement chanceux. Il a hérité d’une économie solide et l’a dopée à coups de déficits gargantuesques qui entretiennent ses illusions de succès. En décembre dernier, son inquiétude était vive: «Si on se fie au comportement de Trump tel que catalogué dans ce livre, la perspective de voir Trump gérer une vraie crise—une attaque terroriste, une pandémie globale, une vraie confrontation avec la Chine – est véritablement effrayante.» (p. 172) Cette pandémie, les Américains la vivent aujourd’hui et la gestion qu’en fait Donald Trump est effectivement effrayante.  

Drezner conclut avec un avertissement à ses concitoyens (p. 178): «Donald Trump ne changera pas. S’attendre à ce qu’il acquière de la maturité est une chimère.» S’il était réélu en 2020, cela signifierait que «l’électorat américain souffre d’un retard de développement aussi aigu que leur 45e président. Le bambin en chef, ce sera nous.»