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[PHOTOS] L'épidémie de variole de 1702-1703, une tragédie

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Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la petite vérole ou variole, connue également sous le vocable de picote, est l’un des fléaux les plus redoutés et les plus meurtriers au Canada.   

Si on fait abstraction des épidémies ayant décimé les populations autochtones lors de la période des premiers contacts, l'épidémie de variole de l'hiver 1702-1703 est, sans contredit, pour les populations de souche européenne, la plus meurtrière de toute l’histoire canadienne.      

La moitié de la population totale aurait été touchée et environ 10% des habitants décèdent en six mois.      

C’est comme si, sur le territoire actuel du Québec, 800 000 personnes mouraient en quelques mois!     

1. Une maladie contagieuse  

Homme atteint de la variole, 1965. Centers for Disease Control and Prevention (Atlanta, Georgie, États-Unis), Public Health Image Library (PHIL), image 10393.
Photo Carl Flint
Homme atteint de la variole, 1965. Centers for Disease Control and Prevention (Atlanta, Georgie, États-Unis), Public Health Image Library (PHIL), image 10393.

La variole débute par une période d’incubation d’environ 10 à 14 jours – généralement 12 – suivie de symptômes semblables à la grippe (mal de tête, mal de dos, fièvre). S’ensuit 2 à 5 jours plus tard une éruption de rougeur suivie de pustules avec pus. Cette troisième période dure 3 à 4 semaines.      

La variole est deux fois plus contagieuse que la grippe saisonnière ou la COVID-19, mais deux fois moins que la rougeole. C’est un virus qui se transmet principalement par les voies respiratoires, mais également par les pustules et les gales ou encore par des objets infectés.      

Les séquelles peuvent être importantes : cécité, problèmes de déformation des os et surtout un risque de 25 à 30% de ne pas survivre à la forme maligne de la maladie. S’il en réchappe, le malade se trouve immunisé à jamais contre toute nouvelle attaque du virus et porte des marques plus ou moins prononcées, surtout au visage. À l’époque, cela rend les domestiques et les esclaves portant ces marques recherchés, puisqu’ils ne sont pas susceptibles de contaminer leur maître et sa famille. On estime qu’en Europe, au XVIIIe siècle, 80 à 90% des gens ont eu la variole à un moment ou l’autre de leur vie.     

2. Le Canada : Un terreau propice à l’épidémie  

Vue de Québec en 1709. Extrait d'une copie de Carte du Gouvernement de Québec levée en lannée 1709 par les ordres de Monseigneur Le Comte de Ponchartrain Commandeur des Ordres du Roy Ministre et Secretaire destat par le Sr Catalogne Lieutenent des Troupes et dressée par Jean Bte Decouagne, 1709. BAnQ Québec (P600,S4,SS2,D192).
Photo BaNQ
Vue de Québec en 1709. Extrait d'une copie de Carte du Gouvernement de Québec levée en lannée 1709 par les ordres de Monseigneur Le Comte de Ponchartrain Commandeur des Ordres du Roy Ministre et Secretaire destat par le Sr Catalogne Lieutenent des Troupes et dressée par Jean Bte Decouagne, 1709. BAnQ Québec (P600,S4,SS2,D192).

Lorsque l’épidémie de variole frappe la Nouvelle-France en 1702-1703, la population est très majoritairement née dans la colonie et n’a jamais été touchée par cette maladie. De même, plusieurs Français de souche ne l’ont jamais eue. Les Autochtones non plus. L’Islande a connu une situation semblable à la même époque. Lorsque sévit une épidémie de variole en 1707-1709, la mortalité atteint 26% de la population totale. Sur cette île, la dernière épidémie remontait à 1670-1672.     

3. Une médecine impuissante   

Jeune garçon du Bangladesh atteint de la variole, 1974. Centers for Disease Control and Prevention (Atlanta, Georgie, États-Unis), Public Health Image Library (PHIL), image 10660.
Photo Jean Roy
Jeune garçon du Bangladesh atteint de la variole, 1974. Centers for Disease Control and Prevention (Atlanta, Georgie, États-Unis), Public Health Image Library (PHIL), image 10660.

Tout comme pour la maladie à coronavirus (COVID-19), il n’y a pas de traitement puisqu’il s’agit d’une infection virale. Il aurait été possible de prévenir la forme grave de la maladie en procédant à l’inoculation de la population. Cette procédure consiste à donner la maladie par incision et mise en contact avec de la matière variolique. Elle permet de conférer une forme douce de la maladie et une immunité à vie.      

Toutefois, les inoculés sont contagieux et peuvent susciter l’apparition d’une épidémie dévastatrice. Les risques de décès chez les inoculés sont environ de 2,5%, ce qui n’est pas négligeable. Malheureusement, le recours à l’inoculation ne surviendra graduellement qu’à partir des années 1720 en Nouvelle-Angleterre et dans la décennie 1760 au Canada. À défaut de recevoir un traitement efficace, les malades doivent pouvoir compter sur l’attention et les soins des personnes de leur entourage et des âmes charitables.      

L’Hôtel-Dieu de Québec, qui ne compte que 40 lits, admet, en janvier 1703, 134 malades, soit 5 à 6 fois plus que durant les mois de janvier 1702 et 1704. C’est insuffisant devant l’ampleur de l’épidémie.     

4. Une contagion venue de l’extérieur  

La maladie aurait été introduite au Canada par un Amérindien venu d'Orange (Albany, New York) à l'automne de 1702. À cette époque, la variole touchait l’État de New York et la Nouvelle-Angleterre. À Boston seulement, elle aurait fait 300 morts. Les maladies ne connaissent pas de frontières. Une autre épidémie, qui surviendra en 1732-1733, sera aussi introduite par un Amérindien provenant des colonies anglaises.     

5. Les horreurs de l’épidémie à Québec selon deux témoins  

Vue de Québec, vers 1708-1709. Extrait de Carte très particulière de la Rivière de saint Laurent avec ses Environs située dans l’Amérique septentrionale commençants aux Isles de Richelieu et finissant au cap des oies. British Library, Cartographic Items Maps K.Top.119.22.
Photo BanQ
Vue de Québec, vers 1708-1709. Extrait de Carte très particulière de la Rivière de saint Laurent avec ses Environs située dans l’Amérique septentrionale commençants aux Isles de Richelieu et finissant au cap des oies. British Library, Cartographic Items Maps K.Top.119.22.

Une compilation des décès enregistrés à Québec révèle que 286 personnes sur une population d'à peine plus de 2000 habitants décèdent en l'espace de six mois. C’est dire l’hécatombe. Mais comment décrire les horreurs d’une épidémie meurtrière et la frayeur engendrée autrement que par des statistiques? Laissons la parole à des témoins contemporains.      

Au dire d’une religieuse de l'Hôtel-Dieu de Québec: «Il n'y eût point de maison épargnée dans la ville. Ceux qui conservoient leur santé ne suffisoient pas pour soulager les malades. Les familles entières se trouvoient frappées de ce mal, et le peu de soin qu'ils recevoient, joint à l'infection et à la malignité de cette peste, les faisoit mourir fort promptement. [...] La mortalité fut si grande, que les prêtres ne pouvant suffire à enterrer les morts et assister les mourants, on portoit chaque jour les corps dans l'église de la Basse Ville ou dans la cathédrale, sans aucune cérémonie, et le soir on les inhumoit ensemble quelque fois jusqu'au nombre de quinze, seize et dix huit. Cela dura plusieurs mois ... Jamais on n'a tant vu de deuil. Chacun pleuroit ses proches; l'un sa femme, l'autre son mary, celuy cy son frère, celuy la ses enfans, les orphelins pleuroient leur père et leur mere; tout le monde étoit dans les larmes, et pendant tout l'hyver, on ne fit des assemblées que pour des funérailles. Ceux qui n'étoient pas attaquez de ce mal fuyoient les maisons ou il y avoit des malades, mais malgré leurs précautions, ils étoient pris a leur tour, et mouroient comme les plus exposez.» Comment ne pas être sensible à de tels propos?     

Ex-voto dit «de la salle des femmes» de l'Hôtel-Dieu de Montréal, XVIIIe siècle. Collection des religieuses hospitalières de Saint-Joseph.
Photo Denis Ross
Ex-voto dit «de la salle des femmes» de l'Hôtel-Dieu de Montréal, XVIIIe siècle. Collection des religieuses hospitalières de Saint-Joseph.

L’annaliste des Ursulines de Québec tient des propos similaires : «La picote commença à faire ses ravages dans les quartiers de montréal. Elle dura tout l'hyver suivant et tout le printems aussi bien que une bonne partie de deux mois Ion a comté plus de 1500 malades et 3 a 400 morts les messieurs du Séminaire furent des premiers pris et tous les leunes prestres et Ecclésiastiques avec leurs séminaristes tombèrent malades ils ont perdu 5 de leurs escholiers deux de leurs leunes Ecclésiastiques les Rds pères lesuites ont perdu le Rd père Crespieuil ancien Missionnaires de tadoussac lequel est mort de la fatigue quil a prise dans la visite des malades et de compassion de la misère publique ou il ne voioit point de remède toute la ville nestant qu'un hôpital general... en Suite la maladie sest estendue dans les costes prochaines et enfin elle est allée aus pays denhaut et partout elle a faict bien du Ravage.»     

Une des salles des malades de l'Hôtel-Dieu de Québec en 1877. Les règles régissant le fonctionnement de cette institution sont restées à peu près les mêmes entre le XVIIe et le XXe siècle. BAnQ Québec (P1000, S4, D59, P54).
Photo Louis-Prudent Vallée
Une des salles des malades de l'Hôtel-Dieu de Québec en 1877. Les règles régissant le fonctionnement de cette institution sont restées à peu près les mêmes entre le XVIIe et le XXe siècle. BAnQ Québec (P1000, S4, D59, P54).

Témoin de la crise qui secoue Québec, le nouveau cimetière de Québec prit le nom de Cimetière des picotés. Il sera utilisé jusqu’en 1857, puis désaffecté. Le site correspond aujourd’hui à la rue Hamel dans le Vieux-Québec.     

6. L’épidémie dans les campagnes  

Dans les campagnes, la situation n’est guère plus reluisante. Selon le curé Vilermaula de Laprairie, «... vers la picote [petite verole] commença a faire ses ravages dans les quartiers de montreal. elle dura tout l’hyver Suivant et tout le printems aussi bien que une bonne partie de l’été ce qui fut cause que l’année mil Sept cent troy Se passa a souffrir, les habitans n’etant pas en etat d’agir. tous ceux qui étoient natifs du païs Sentirent les rigueurs de cette cruelle maladies et même plusieurs Francois exceptés quelques uns de plus agés en furent affligés. ainsi chacun ne passa qu’a Soy et le Curé n’eut point le tems de penser a d’autres affaires qu’aux besoins de Ses malades, dont la paroisse n’etoit qu’un hopital.»      

Ces propos auraient sans doute pu être repris intégralement par son confrère Rémy de Lachine. Sur un peu plus de 200 habitants de cette paroisse, 21 décès, surtout des enfants, sont attribuables à cette épidémie qui y sévit entre le 18 décembre 1702 et le 6 juin 1703.     

Dans l'ensemble de la colonie, de 1000 à 1200 habitants succombent à la maladie, soit environ 80 décès par 1000 habitants. C'est dire l'ampleur du désastre.     

7. Une maladie aujourd’hui éradiquée  

En 1980, les trois anciens directeurs du Programme d'éradication mondiale de la variole (OMS) lisent le texte annonçant officiellement le succès de cette entreprise. Centers for Disease Control and Prevention (Atlanta, Georgie, États-Unis), Public Health Image Library (PHIL), image 7079.
Photo Public Health Image Library
En 1980, les trois anciens directeurs du Programme d'éradication mondiale de la variole (OMS) lisent le texte annonçant officiellement le succès de cette entreprise. Centers for Disease Control and Prevention (Atlanta, Georgie, États-Unis), Public Health Image Library (PHIL), image 7079.

La variole reviendra périodiquement au Canada. En 1885, lors de la dernière grande épidémie de variole au Canada, elle frappe la ville de Montréal et fait 5864 morts sur les 20 000 personnes atteintes. Au XXe siècle, le Programme d'éradication mondiale de la variole, parrainé par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) réussit à vaincre la maladie. L’OMS peut déclarer la variole officiellement éradiquée le 8 mai 1980. Il ne reste plus aujourd’hui que des spécimens dans deux laboratoires: l’un en Russie; l’autre aux États-Unis.     

Un texte de Rénald Lessard, Bibliothèque et Archives nationales du Québec   

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Pour en savoir plus  

▪ Lessard, Rénald. Au temps de la petite vérole. La médecine au Canada aux XVIIe et XVIIIe siècles. Québec, Les éditions du Septentrion, 2012. 448 p.     

▪ Fenn, Elizabeth A., Pox Americana. The great smallpox epidemic of 1775-82. New York, Hill and Wang, 2001. 370 p.