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Lever l’ancre pour la réussite éducative de tous

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Le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur a présenté le 27 avril 2020 les premiers éléments du Plan de retour en classe graduel qui s’appuie sur les recommandations de la santé publique. Interpellés par la situation, nous avions défendu, dans un premier texte, l’importance de Garder le cap vers la réussite éducative. Dans un second texte abordant les dispositions à court terme que nous souhaitions retrouver dans le plan du ministre, nous nous demandions pourquoi et comment rouvrir les établissements scolaires au Québec.

Le ministre nous a donné des arguments pertinents à savoir pourquoi nous devrions rouvrir les écoles. Parmi eux, l’importance de ramener l’apprentissage à l’avant-plan de la réouverture de l’école, ce que nous apprécions particulièrement. Sans surprise, des éléments demeurent à préciser pour faciliter la mise en place du comment. Dans le présent texte, nous exposerons nos observations à l’endroit des principales composantes éducatives du plan présenté. Rappelons que nous ne sommes pas experts en santé publique, mais bien en sciences de l’éducation. En ce sens, nous ne discuterons pas des mesures qui concernent la propagation du virus.

Former à l’enseignement à distance

Le ministre a démontré l’importance accordée à une offre de formation sur l’enseignement à distance. Bien que nous ne sachions pas encore si cette formation sera reconnue à la formation continue obligatoire du personnel enseignant et que nous ignorons tout de son contenu, il faut saluer le souci d’assurer a minima une formation commune de plus de vingt heures à tout le personnel enseignant, du préscolaire au collégial. Certains ayant cependant déjà développé une expertise dans ce domaine, il sera souhaitable de proposer des formations adaptées aux différents niveaux de compétence du personnel enseignant. Former à l’enseignement à distance dépasse l’utilisation de plateformes numériques ou d’outils de vidéoconférences. Ainsi, le personnel enseignant maîtrisant déjà les principaux outils doit avoir la possibilité d’engager une réflexion et d’expérimenter des formules pédagogiques qui favorisent l’interaction entre les élèves ou des outils qui facilitent l’émission de rétroactions. De même, un travail d’identification et de mise à l’essai d’outils plus spécifiques à l’enseignement et à l’apprentissage de certaines disciplines est à prévoir.

Soutenir tous les élèves

Le ministre a annoncé des mesures d’aide – tant attendues – pour les élèves qui ne disposent pas de ressources matérielles pour accéder à «l’école virtuelle», notamment de prêts de matériel informatique et l’établissement de partenariats avec les entreprises Telus et Apple. Ces initiatives sont saluées et permettront, nous l’espérons, de favoriser la poursuite des apprentissages de plusieurs élèves québécois. 

Le ministre a envoyé un message fort en affirmant qu’il souhaite voir les élèves en difficulté d’apprentissage, en situation d’échec ou ayant des besoins particuliers réintégrer les classes du préscolaire ou du primaire afin qu’ils puissent bénéficier d’un maximum de soutien. Il est toutefois possible de se questionner sur la nature des mesures de soutien qui seront offertes à ces élèves. Au secondaire, il n’y a pas de retour en classe pour les élèves. Le repositionnement du ministre sur « l’obligation de poursuivre la scolarisation », tant pour les ordres du primaire que du secondaire, favorise désormais l’accompagnement que pourra offrir le personnel enseignant ainsi que les professionnels non-enseignants auprès des élèves à besoins particuliers, en difficulté ou en situation d’échec. Néanmoins, une certaine confusion règne sur le rôle qui sera assumé par le personnel enseignant au secondaire en termes d’accompagnement. De fait, le ministre a aussi invité les parents à assurer l’encadrement pour la poursuite des apprentissages auprès de leurs enfants. Pour des acteurs qui n’ont pas choisi de faire l’école à la maison, il s’agit là d’une bien lourde responsabilité. 

Si nous pouvons penser que les élèves du secondaire sont plus autonomes que les élèves du préscolaire et du primaire, les moyens concrets à mettre en place pour accompagner les élèves moins autonomes ou en situation d’échec demeurent à clarifier. Depuis le moment où le ministre a jeté l’ancre sur le caractère obligatoire de la révision des apprentissages ou de leur poursuite, des écarts entre les élèves se sont creusés. Il est important que la suite du parcours scolaire proposé aux élèves ne mène pas au décrochage scolaire de certains. Nous réitérons donc qu’il serait peut-être plus sage de prévoir une réouverture physique des écoles secondaires pour les élèves en difficulté d’apprentissage ou vulnérables. 

Exercer son jugement évaluatif pour soutenir et certifier

La question de l’évaluation représente encore et toujours un enjeu important. Il semble important que le ministre saisisse l’occasion pour réaffirmer l’importance de l’évaluation pour aider la progression des apprentissages des élèves, particulièrement pour ceux en difficulté ou en situation d’échec. Il faudra veiller à ce que tous les élèves poursuivant les apprentissages à distance puissent bénéficier de soutien et de rétroactions leur permettant de cibler leurs forces et leurs difficultés. 

Nous sommes heureux que le ministre ait abordé le caractère dynamique des apprentissages et la possibilité pour les élèves de bénéficier du reste de l’année scolaire pour poursuivre ou consolider leurs apprentissages. Le ministre a également réitéré l’importance du jugement professionnel pour apprécier l’atteinte des exigences, lesquelles demeurent cependant encore à être précisées. Il a aussi rappelé que l’exercice du jugement évaluatif doit s’appuyer sur une diversité de traces que l’enseignant recueillera à l’aide d’outils de son choix. Si les propos tenus aujourd’hui sont encourageants, il faudra présenter clairement la forme que prendra le bulletin qui sera utilisé pour communiquer les résultats aux élèves et aux parents. Compte tenu de la situation actuelle et, surtout, du caractère toujours « optionnel » de l’école, il est susceptible que la modalité la plus équitable soit finalement l’utilisation d’un système échec ou réussite. Il serait toutefois très important de sensibiliser le personnel enseignant à la qualité des commentaires qui y seraient formulés au regard des compétences des élèves. Ces commentaires pourraient d’ailleurs être utilisés par les parents et le personnel enseignant de l’année scolaire suivante afin d’accompagner et de soutenir les élèves avant la rentrée. 

Cibler les contenus disciplinaires incontournables

Pour favoriser la transition d’un niveau à un autre, nous avions suggéré que la poursuite des apprentissages à tous les ordres s’appuie sur l’identification préalable de contenus disciplinaires incontournables, notamment pour les cours de langues, mathématique, science et technologie et univers social. Cette recommandation nous apparaît cruciale, notamment en ce qui concerne les élèves de cinquième secondaire qui devront amorcer à l’automne prochain leurs études collégiales. Ce travail pourrait être effectué par l’équipe ministérielle responsable des apprentissages ou, encore, par les équipes disciplinaires des commissions scolaires. L’identification des contenus incontournables permettra d’orienter les choix didactiques et pédagogiques des prochaines semaines et d’assurer une meilleure cohésion lors du passage des élèves d’un niveau scolaire à un autre. 

Organiser le milieu et mobiliser les acteurs

Le plan présenté par le ministre comporte des pistes d’action intéressantes en ce qui a trait à l’organisation du milieu scolaire et à la mobilisation de ses acteurs. D’emblée, nous apprécions que l’accent soit mis sur la réouverture physique des écoles préscolaires et primaires et qu’il semble offrir aux directions d’établissement une certaine flexibilité pour bien planifier le retour des élèves. Néanmoins, la décision de privilégier un horaire à temps plein suscite de nombreux questionnements. 

La capacité du personnel enseignant à offrir des cours en présentiel et à encadrer convenablement les apprentissages des élèves poursuivant l’année scolaire à distance est également préoccupante. À ce chapitre, le personnel enseignant spécialisé (musique, éducation physique, etc.) pourrait sans doute être mobilisé pour soutenir l’enseignante ou l’enseignant titulaire. Les futures enseignantes et les futurs enseignants pourraient également appuyer le personnel enseignant en l’aidant à réaliser ses tâches d’enseignement en présentiel et à distance. 

La gestion des locaux et le maintien des normes sanitaires recommandées par la santé publique est également une question complexe. À ce propos, nous sommes d’avis que le ministre devrait confier aux directions d’établissement une certaine autonomie dans la gestion et l’organisation de leur établissement et des activités pédagogiques durant ce temps de crise. Cette autonomie pourrait se révéler nécessaire, voire, essentielle, pour que les directions puissent s’assurer de la santé et de la sécurité des différents acteurs fréquentant l’école. À titre d’exemples, la direction pourrait juger nécessaire, dans certaines situations, que les classes soient occupées par moins de quinze élèves, aussi, advenant une surcharge des locaux, la direction pourrait avoir un plan d’action spécifique à son milieu scolaire (p.ex. pédagogie en alternance, subdivision des groupes et modification de leur horaire). 

Depuis déjà plus de cinq semaines, les différents acteurs scolaires regrettent le manque de directives claires en ce qui concerne la valeur et la poursuite des activités éducative. Le Plan de retour en classe graduel ramène le navire sur une bonne direction. Certes, la pratique de tous les acteurs impliqués de près ou de loin dans nos écoles est en profond changement. Leur travail se complexifie et nous ne pouvons que les remercier de soutenir tous les élèves, ceux qui représentent l’avenir de demain. Est-ce la bonne décision d’ouvrir les écoles québécoises en contexte de pandémie ? La réponse appartient plutôt ici aux spécialistes de la santé publique. Nous sommes toutefois certains d’une chose : il était grand temps de lever l’ancre pour la réussite éducative. Les quelques semaines à venir sont une occasion pour notre système d’apprendre à ramer à contre-courant, car la tempête est loin d’être terminée.

Anne-Michèle Delobbe, Mélanie Tremblay et Olivier Lemieux
Professeurs à l’UQAR, campus Lévis