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Pandémie et privilèges

Pandémie et privilèges
Photo d'archives Agence QMI, Joël Lemay

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La pandémie actuelle et le confinement qui durent encore, puis qui se prolongeront sous forme de mesures de restriction dans nos contacts pendant plusieurs mois, peut-être des années, nous privent de beaucoup de choses auxquelles on tient. On en prend la mesure présentement.  

D’un point de vue personnel, c’est ça que je trouve le plus dur: être privé de choses simples, parfois futiles, mais qui étaient importantes pour moi et que je tenais pour acquises. Des choses qui étaient importantes dans mon équilibre personnel.  

Dans la vie, quand j’ai le moral dans les talons, je me connais assez, je sais quoi faire: je me pars un projet. J’avance des idées d’entreprises ou de rédactions qui traînent depuis longtemps. Je me lance dans une tentative culinaire ambitieuse et j’en prends prétexte pour réunir des amis et leur en faire profiter. Je bouge, aussi. Je vais voir ma mère sur le bord du lac Saint-Jean. Je vais passer une semaine à Montréal pour y travailler et j’en profite pour voir les amis que j’ai là-bas. Je planifie un voyage. L’activité physique n’est pas une chose évidente pour moi, parce que je n’aime pas ça, mais je sais que lorsque j’y arrive, en plus des bienfaits sur ma santé physique, le principal avantage que j’en retire est la clarté dans mes idées.  

Bon. En ce moment, je peux cuisiner (je le fais en maudit, en fait), mais je ne peux réunir mes amis pour qu'ils en profitent (je mange tout ça moi-même, alors ça ajoute à l’importance de bouger). Je ne peux pas aller voir ma mère, mes oncles et mes tantes au Lac, ni ma sœur, son chum et leurs enfants à Montréal. Je ne peux plus voyager — et j’ai l’impression que c’est ce qui durera le plus longtemps —, mais je philosophe en me disant que j’avais déjà un malaise grandissant devant l’empreinte environnementale de mes déplacements.   

J’ai réparé mon vélo pour aller me balader un peu, me changer les idées tout en faisant tourner la machine, mais je voulais m’inscrire à des cours en salle et me reprendre un abonnement au gymnase et je ne peux pas. Faut vraiment que je m’y remette, parce que je sais que j’ai besoin de ça pour avancer mes projets d’écriture. Toutes les choses qui me font du bien me donnent la motivation d'être plus productif.  

Stratégies d’adaptation  

Longue intro sur ma situation personnelle pour illustrer que face aux soucis de la vie, on a tous des stratégies d’adaptation. Ce dont on ne se rend pas toujours compte, toutefois, c’est que celles-ci dépendent souvent des moyens que l’on a et des possibilités qui nous sont offertes.   

Et je trouve que le confinement est un méchant bon moment pour s’en rendre compte.  

Dans la vie, quand on rencontre une personne qui est déprimée, on lui dit d’essayer de se changer les idées, de faire des choses qui lui font plaisir, de passer du temps avec les gens qu’elle aime.   

Présentement, le moins qu'on puisse dire, c’est qu’on est plutôt restreints dans le choix de ces possibilités-là. Non, Facetime, Skype, Zoom ou Teams ne remplacent pas le temps qu’on peut partager avec quelqu’un, sans nécessairement toujours parler.  

Sinon, quand quelqu’un que l’on connaît nous dit ne pas être heureux dans son travail, on va lui suggérer de parler avec ses collègues et ses patrons pour voir si ses conditions peuvent être améliorées, de se chercher un nouvel emploi, voire de retourner en formation si c’est nécessaire.  

Encore ici, entre télétravail, entreprises qui ferment et cégeps et universités qui sont partis pour faire ce qu’ils peuvent pour offrir la formation en ligne pendant un bout, le champ des possibles est plus que restreint. Assez dur d’entreprendre un DEP en mécanique automobile, si c’était votre rêve de longue date, par les temps qui courent.  

Autre exemple, quelqu’un qui n’est pas bien dans son logement, qui a des voisins ou un propriétaire malcommode, ou même qui n’est plus bien avec son conjoint, disons que le contexte est moyen pour se mettre à visiter des logements et se magasiner un nouveau trousseau.  

Tout ça pour dire, encore une fois, que plein de choses simples que nous tenons habituellement pour acquises ne sont plus possibles présentement. Et c’est dur.  

Mais c’est un christie de bon moment pour réaliser que ces choses qu’on a perdues — temporairement, on l’espère —, il y a des gens pour qui elles ne sont pas disponibles. Jamais.  

«Se prendre en main»  

Quand on dit à quelqu’un qu'il devrait se prendre en main, c’est facile, mais une personne qui vit dans la pauvreté n’a peut-être pas grandi dans un environnement familial qui lui aurait donné les outils pour bien s’organiser et se faire du bien, comme savoir se faire à manger, par exemple, avoir appris à lire pour son fonctionnement de base, mais aussi pour se cultiver et s’inspirer, ou reconnaître l'importance de bouger pour être en santé. Une mère monoparentale n’a peut-être pas la flexibilité financière et le temps de retourner à l’école. Et on ne parle pas des enjeux de dépendances et de santé mentale!  

Une personne réfugiée, c’est le meilleur exemple. Elle ne peut pas simplement retourner dans son pays, il a été détruit! Le réseau social, professionnel et familial, les cliniques de soins et les écoles, tout cela, pour une personne immigrante, ça n’existe tout simplement plus, dans bien des cas. Et non, le fait d’être inscrit à l’assurance maladie et de recevoir un chèque pendant que son statut est évalué ne remplace pas tout ce à quoi a droit une personne native du Canada. Rien que d’avoir un réseau, on ne réalise pas comment c’est précieux.  

Mais nous, avant de perdre ce genre de choses, on ne réalise pas à quel point on est privilégiés d’avoir tout ça. En fait, quand on nous le dit, la première fois, quand on se fait parler de privilège blanc, masculin, sexuel ou économique, c’est plutôt contre-intuitif. On se dit: «Ben voyons... ce ne sont pas des privilèges, ce sont des droits... j’ai rien enlevé à personne, je fais juste vivre ma vie.» Par ailleurs, on n'est pas contre l'idée que tout le monde bénéficie des mêmes avantages que nous (quoique chez certaines personnes, c’est encore drôle). Même moi qui suis assez sensibilisé à ces questions-là, c’est exactement comme ça que je pense.  

Le monde d’après  

Personnellement, je me situe plus du côté nationaliste que du côté multiculturaliste du spectre dans la direction que je souhaite voir le Québec emprunter. J’étais pour la loi sur la laïcité et j’ai contribué à la défunte charte du Parti québécois, et même si ces deux initiatives ne sont pas parfaites, elles ont comme objectif de créer une société qui a une cohésion, ainsi que des valeurs et un destin communs. Je crois profondément à ça.  

Cela dit, ça n’empêche pas que lorsque je me trouve devant un immigrant ou une personne qui appartient à un groupe minoritaire ou défavorisé, j’essaie de garder en tête que cette personne-là se trouve dans une situation qui est plus précaire que la mienne et que je ne peux m’attendre à ce qu’elle fasse les mêmes choix que moi avec moins de moyens. Je veux une société qui serait exigeante et généreuse à la fois.  

Alors, c’est ça, présentement. Plein de choses sur lesquelles on comptait pour réussir, s’épanouir et simplement vivre heureux ont disparu. On apprend là-dedans, on trouve ça dur et on a des mots pour l’exprimer. On réfléchit au Québec et au monde d’après, à la direction qu’on voudrait qu’ils prennent, mais on le fait, surtout, avec l'espoir de retrouver ce qui nous est cher. Un jour, je reverrai ma mère, je retournerai à Montréal, je reprendrai l’avion et je ferai braiser de gros morceaux de viande pour mes amis.  

Cela dit, l'une des choses que j’espère, c’est que dans le Québec d’après, on se rappellera qu’il y a des gens qui n’ont pas pu récupérer tous leurs privilèges, tout simplement parce qu’ils ne les avaient jamais eus.