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Les effets politiques de la pandémie

François Legault gère bien la crise, dans le brouillard et l’urgence, mais il ne saurait durablement monopoliser la vie politique.
Photo Jean-François Desgagnés François Legault gère bien la crise, dans le brouillard et l’urgence, mais il ne saurait durablement monopoliser la vie politique.

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On a l’habitude de dire que la politique étrangère prime sur la politique intérieure, c’est-à-dire que les questions qui touchent à l’existence même de l’État déclassent celles qui touchent à l’organisation de la vie sociale lorsqu’elles se posent directement. Certains y voient un paradoxe démocratique, dans la mesure où le peuple vote rarement en fonction de la politique extérieure et se préoccupe davantage de l’organisation intérieure de la société et des grandes querelles idéologiques à travers lesquelles elle est mise en débat. On nuancera cette observation en constatant que la politique étrangère fait moins consensus qu’autrefois et que les citoyens politisés ont tendance à s’y projeter en se reconnaissant dans des visions du monde contradictoires. Et naturellement, les périodes de crise appellent l’union sacrée: les différentes familles politiques sont invitées à relativiser ce qui les divise, au nom des intérêts supérieurs de la patrie. Tout cela s’applique, nous le savons, aux périodes de guerre. Cela s’applique aussi, on le constate aujourd’hui, en période de pandémie. Lorsque chacun craint pour sa vie, les débats des jours de paix peuvent sembler, un temps, superficiels.  

La vie politique québécoise est aspirée par la pandémie, qui ne laisse pas de place pour d’autres préoccupations – à tout le moins, elles sont refoulées à la périphérie de l’espace public, dans les marges de l’actualité. Qui veut parler d’autre chose en ce moment est condamné à parler à bien peu de gens. Plus encore, toutes les autres questions qui travaillent notre société se redéploieront, dans les prochains mois, dans un tout nouveau contexte, qui n’aura plus grand-chose à voir avec celui des dernières années. On peut croire que la crise sanitaire sera durable: on apprendra à gérer la COVID-19, mais il est peu probable qu’à court terme, on en vienne à bout. Nous évoluerons dans un environnement qui n’apparaîtra plus sans risque et il faudra s’habituer à cohabiter pendant un temps avec la maladie, en espérant raisonnablement qu’elle refluera peu à peu, même s’il y aura, nous le savons, d’autres vagues. Il faudra réapprendre à vivre, non sans peur, mais en dominant notre peur. Cela implique que nous ayons une grande confiance dans nos institutions publiques. Au fond de nous-mêmes, nous sommes nombreux à craindre que le pire soit à venir.  

Les enjeux politiques ne seront plus nécessairement les mêmes ou changeront de dimension: qui osera encore, dans ce contexte, parler de pénurie de main-d’œuvre? La question de la langue française se posera aussi différemment: on voit, en ce moment, que de graves problèmes peuvent naître d’une absence de maîtrise de la langue commune dans certaines communautés. Comment se posera la question nationale quand on voit à quel point les politiques du gouvernement fédéral viennent court-circuiter, pour ne pas dire torpiller, celles du Québec? Quel rôle jouera l’Alberta dans la fédération, à la suite de l’effondrement de son modèle économique? Comment poserons-nous la question de la santé lorsque nous constaterons que les ressources manquantes en temps de surplus sont encore plus manquantes en situation de crise budgétaire? Comment réformer entièrement le système déficient des CHSLD? Quelle politique mettre en place pour les personnes du troisième âge? Comment intégrer durablement le télétravail dans le fonctionnement des entreprises? Comment relancer l’économie et quelle place réserver aux investissements stratégiques de l’État? Comment redonner aux PME et aux petits commerçants les moyens de reprendre vie, alors que plusieurs, en ce moment, connaissent une terrible asphyxie? Les questions, autrement dit, ne manqueront pas et réveilleront nos désaccords idéologiques. 

Quoi qu’il en soit, le régime de l’union sacrée ne sera pas éternel, et les Québécois devront réapprendre à débattre. Pour cela, il faudra redonner un peu d’oxygène à la vie politique ordinaire, avec la diversité des partis qui s’y opposent: appelons ça pratiquer la démocratie en temps de pandémie. Le traitement technocratique des problèmes sociaux bute inévitablement sur la diversité des valeurs qui existent dans la cité. Nous aurons besoin d’une diversité de points de vue pour penser le réaménagement de notre société dans ce nouveau contexte – on pourrait même parler d’un nouveau contexte historique. Le PQ comme le PLQ, dans les circonstances, devront penser à reprendre leur course à la chefferie tôt ou tard, pour participer pleinement au débat qui viendra. François Legault gère bien la crise, dans le brouillard et l’urgence, mais il ne saurait durablement monopoliser la vie politique. On peut espérer que ce débat s’inscrira sous le signe d’une grande coopération nationale: les Québécois ont la cohérence collective nécessaire pour cela. Mais la cohérence n’est pas l’unanimité forcée. Une chose est certaine: ils devront renouer avec une vie politique qu’on ne pourra définir exclusivement comme une urgence sanitaire prolongée.