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Les États-Unis ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes

La crise révèle des vulnérabilités, la polarisation, le cynisme et le dysfonctionnement de la société américaine

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Photo AFP Le président américain a pris la parole jeudi dernier à la Maison-Blanche en cette Journée nationale de prière. Donald Trump y avait convié des leaders religieux en pleine pandémie.

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Au cœur de la crise globale actuelle, qu’est-ce qui cloche aux États-Unis ? Alors qu’ils sont devenus le premier foyer mondial de la pandémie, les Américains s’enfoncent dans leurs divisions au lieu de s’unir face au défi.  

Alors que les États-Unis devraient être un leader et une source d’inspiration dans la lutte contre la COVID-19, ils sont l’exemple à ne pas suivre.    

En surface, ça n’allait pas trop mal aux États-Unis en début d’année. L’économie poursuivait sa croissance ininterrompue depuis 10 ans et, malgré de vaillants efforts, le président Trump n’était pas tout à fait venu à bout des institutions centrales.     

C’était avant la COVID-19.    

La pandémie a pris des proportions gigantesques aux États-Unis, où elle a frappé un système politique dysfonctionnel et une société profondément divisée.    

Des manifestants anti-confinement armés ont envahi la Chambre des représentants  du Michigan le 30 avril alors que les élus y étaient réunis.
Photo AFP
Des manifestants anti-confinement armés ont envahi la Chambre des représentants du Michigan le 30 avril alors que les élus y étaient réunis.

  

Incompétence de Trump  

Ce qui saute aux yeux en observant l’évolution de la pandémie aux États-Unis, c’est d’abord la monumentale incompétence de l’actuel occupant de la Maison-Blanche.     

Donald Trump n’a pas créé ce virus, mais la responsabilité de l’ampleur catastrophique de la pandémie en sol américain lui revient largement.    

En janvier, il a ignoré les avertissements de ses services de renseignement, préférant se fier aux têtes parlantes de Fox News et croyant que le contrôle (partiel) des entrées de Chine suffirait.     

Pendant tout le mois de février, il a nié la gravité du problème dans l’espoir d’apaiser les marchés financiers, qui ont dégringolé de toute façon.     

Et quand Trump a été forcé d’agir en mars, il était déjà tard. Depuis, ses points de presse quotidiens exposent son ignorance abyssale et la tragique incohérence de sa gestion.    

Confronté à ses erreurs, Donald Trump refuse catégoriquement d’assumer ses responsabilités. Il se donne la note parfaite et, quel que soit le bilan des décès, il le présentera comme un succès pour lui.     

Quoi qu’il dise, surtout quand il fait la promotion de « traitements » non prouvés ou carrément dangereux, il est sage de ne pas le prendre au sérieux.    

Des civils armés disant protéger les lieux montaient la garde au Michigan pendant la manifestation exigeant de rouvrir les commerces.
Photo AFP
Des civils armés disant protéger les lieux montaient la garde au Michigan pendant la manifestation exigeant de rouvrir les commerces.

  

Institutions dysfonctionnelles  

La pandémie a aussi mis en relief le caractère dysfonctionnel des institutions politiques américaines à l’ère de Trump. Loin de faciliter la production et la distribution de produits essentiels à la lutte au coronavirus, le gouvernement fédéral a poussé les États à se faire une concurrence néfaste.     

L’incapacité du gouvernement fédéral à agir de façon concertée vient entre autres du démantèlement par Donald Trump des structures mises en place par l’administration précédente pour coordonner l’action des divers intervenants.    

Après trois mois, l’implantation des tests de dépistage par le gouvernement fédéral demeure totalement inadéquate, quoi qu’en dise Trump.    

Au Québec, la COVID-19 a fait le plus grand nombre de victimes dans le maillon le plus faible de nos services sociaux, les CHSLD. De la même façon, aux États-Unis, le coronavirus s’attaque aux points faibles d’une société qui n’en manque pas.     

Inégalités criantes  

Comme ici, les personnes âgées vivant dans des institutions inadéquates ont été les plus touchées, mais ça ne s’arrête pas là.    

Les inégalités criantes de la société américaine sont exposées par la pandémie. Lorsque les premiers tests de dépistage ont été disponibles, il était facile pour les joueurs de basketball professionnels d’en bénéficier, mais ils demeuraient inaccessibles au commun des mortels.    

Selon une blague qui circule encore, la meilleure façon d’obtenir un test de COVID-19 aux États-Unis est d’éternuer à la figure d’un millionnaire.    

Partout où le coronavirus sévit, les membres de minorités raciales et les moins nantis sont les plus durement touchés.     

Ces groupes défavorisés n’ont pas accès à des soins préventifs adéquats et une forte proportion d’entre eux ont des conditions préalables qui les rendent plus vulnérables au virus.    

De plus, alors que les éclosions récentes du virus se multiplient dans des milieux de travail occupés de façon prépondérante par des membres de minorités visibles sous-payés, comme les abattoirs, les travailleurs se voient forcés de choisir entre leur gagne-pain et leur sécurité.    

Dans un pays plus que jamais divisé sur des bases partisanes, certains cyniques disent que la COVID-19 n’est pas si grave que ça aux yeux de Trump et de ses partisans, puisque la majorité des victimes sont dans des États « bleus » ou votent démocrate.    

Cynisme compréhensible  

Malheureusement, quand un président passe plus de temps à se lamenter du sort que lui réservent les médias qu’à exprimer sa compassion envers les victimes, et quand ce même président se soucie davantage des retombées politiques de ses actions que de leur impact sur la santé publique, on ne peut rejeter d’emblée l’interprétation des cyniques.    

La polarisation partisane qui empoisonne la politique américaine nuit à la lutte contre un virus qui se moque des partis. Elle fait partie d’une crise politique plus profonde dont Donald Trump est autant un symptôme qu’une cause.     

Lors de grandes épreuves passées, les Américains ont mis leurs divergences politiques de côté et se sont regroupés pour mieux surmonter le défi. Pas cette fois-ci.     

Le crépuscule du leadership international américain     

Quand on fera le bilan de tout ce qui a disparu pendant la pandémie du coronavirus, il faudra placer en tête de liste le leadership international des États-Unis.    

De tout temps, parfois à tort, souvent à raison, les États-Unis ont joué un rôle de leader international.     

Dès l’Indépendance, les fondateurs souhaitaient rester à l’écart des intrigues européennes, mais ils voyaient leur pays comme un modèle pour l’humanité, « a shining city on the hill ».    

Il aura fallu du temps pour que cette vision se matérialise et s’accompagne d’un véritable engagement international. Au 19e siècle, les États-Unis étaient une puissance essentiellement régionale qui n’avait ni la capacité ni la volonté de contester l’hégémonie britannique.    

La belle époque  

La Première Guerre mondiale a changé ce tableau, alors que les États-Unis s’imposaient comme une puissance économique et militaire mondiale, mais la vision globale du président Wilson n’a pas pu venir à bout de l’isolationnisme.     

Il a fallu la Grande Dépression et une autre guerre mondiale pour que les États-Unis s’affirment comme la puissance indispensable.    

Les institutions internationales qui ont permis au monde de prospérer et d’éviter un retour des guerres entre grandes puissances n’auraient jamais pu fonctionner sans le leadership des États-Unis.     

Denys Arcand n’était pas seul à parler du déclin de l’empire américain dans les années 1980, mais la fin de la guerre froide et la poussée de libéralisation qui l’a suivie ont néanmoins réaffirmé le rôle de pilier du géant américain.    

Il y a eu des ratés, y compris les interventions douteuses en Irak et ailleurs, et ce sont les failles du système financier américain qui ont précipité la récession mondiale après 2008.     

Il faut quand même souligner que lorsqu’il a fallu mener une opération multilatérale de sortie de crise à compter de 2009, le leadership américain était au rendez-vous.    

Trump et le refus du leadership  

Malgré les lacunes de la politique étrangère d’Obama, personne ne doutait de sa volonté d’exercer le leadership attendu de la part des États-Unis en matière d’économie, de sécurité et d’environnement.    

Dans tous les domaines, l’arrivée de Donald Trump a mis un terme à ce leadership global au profit d’une vision étroitement nationaliste où le multilatéralisme cède le pas aux rapports de force bilatéraux.    

Avec ce qui s’annonce comme la plus grave crise depuis la Seconde Guerre mondiale, le monde a plus que jamais besoin d’une grande puissance prête à exercer le leadership dans l’intérêt de tous. Malheureusement, les États-Unis de Donald Trump ne répondent pas à l’appel.    

Pas un exemple à suivre  

Tant pour ce qui est des politiques de santé, du filet social ou de l’organisation de la réponse à la pandémie, le modèle américain est l’exemple à ne pas suivre. On est loin de la « shining city on the hill ».    

Pour l’inspiration et l’exemple à suivre dans cette crise, c’est plutôt vers l’Allemagne que le « monde libre » se tourne.     

La Chine, à défaut d’inspirer l’exemple sur le plan politique, s’impose globalement par la force de son économie et sa capacité de production presque illimitée.    

En ce qui concerne les organisations internationales, l’abdication du leadership américain est encore plus lamentable.     

L’Organisation mondiale de la santé n’est pas irréprochable, mais l’actuelle pandémie aurait été une bonne occasion pour les États-Unis de redoubler d’efforts pour la réformer. L’Administration Trump a choisi de lui couper les vivres et de la larguer en pleine tempête.    

Risée du monde entier  

Au cœur de la pandémie, le monde entier cherche des solutions pour stopper l’hécatombe et reprendre en sécurité les activités économiques. On peut douter que ces solutions viennent des États-Unis, encore moins de la Maison-Blanche.    

Quand on observe la crise aux États-Unis avec Trump en avant-scène, on n’y voit pas un modèle très inspirant. On ne voit surtout pas un leadership qu’on serait disposé à suivre en toute confiance sur le difficile chemin de la reprise. On voit un pays en proie à un dangereux dérapage et un président qui est devenu la risée du monde entier.    

La crise du coronavirus révèle une crise politique aux États-Unis dont les causes précèdent l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche et dont les conséquences lui survivront.    

Comment les Américains en sont-ils arrivés là ? En quoi consiste cette crise politique et que signifierait dans cette optique une réélection de Donald Trump ? À quoi peut-on s’attendre des élections de novembre prochain ? Et si Donald Trump est battu, est-ce la fin de tous ces ennuis ?    

Ces questions, entre autres, seront abordées dans les prochains jours.    


Collaborateur au Journal depuis 2015, Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal depuis 1990. Ses enseignements se concentrent sur les États-Unis. Il dirige également la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. Détenteur d’un doctorat de l’Université Northwestern, il a été professeur invité à l’Université Harvard et chercheur invité et boursier Fulbright au Woodrow Wilson Center de Washington. Avant de joindre Le Journal, il a contribué pendant plusieurs années au Toronto Star.