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Président aux compétences douteuses

Voici comment les Américains en sont arrivés à être dirigés par cet homme d’affaires alors qu’ils font face à leur plus grave crise depuis la Seconde Guerre mondiale

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Photo d'archives, AFP Difficile de prévoir les résultats de l’élection présidentielle de novembre prochain, dans la crise de la COVID-19 et sa gestion par le président Donald Trump. Lors de son point de presse quotidien sur la pandémie le 23 avril (photo), le milliardaire a causé une commotion en évoquant qu’ingérer du désinfectant est un moyen potentiel de lutter contre la COVID-19.

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Les États-Unis traversent leur plus importante crise depuis la Seconde Guerre mondiale. Ils sont dirigés par un président dont on peut légitimement douter de la compétence et dont l’élection paraissait au départ bien improbable. Comment le pays en est-il venu là ?

• À lire aussi: Les États-Unis ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes

Comprendre les raisons de l’élection de Donald Trump en 2016 est essentiel si on veut évaluer ses chances d’obtenir un second mandat.

Parmi mes lecteurs, les rares admirateurs de Trump aiment bien me rappeler les prévisions que je m’étais aventuré à faire en 2015 et 2016, alors que je considérais son élection d’abord comme impossible, puis improbable.

Trump a gagné de justesse et sa victoire en a surpris plusieurs – lui le premier. Il a perdu le vote populaire par environ trois millions de votes, mais il a remporté le collège électoral en arrachant le Michigan, le Wisconsin et la Pennsylvanie par un total de 80 000 votes.

Pour gagner, Donald Trump devait choisir le bon moment, remporter l’investiture républicaine, conserver les votes reçus par Mitt Romney lors de l’élection de 2012 et « convertir » juste assez d’électeurs dans certains États clés pour faire basculer le collège électoral.

Lorsqu’il a descendu l’escalier mécanique de la Trump Tower pour annoncer sa candidature devant quelques douzaines de figurants rémunérés, on lui donnait peu de chances de réussir. 

En plus d’un contexte culturel favorable, l’homme d’affaires avait quatre avantages déterminants : une base partisane réceptive, sa célébrité, la polarisation et le ressentiment.

Un Parti républicain réceptif

Trump reluquait la politique présidentielle depuis longtemps. Il en parlait dès 1988. Il s’est presque lancé en 2000. En 2008, l’économie jouait contre les républicains. 

Il a pensé plonger en 2012, mais son heure n’était pas venue. Il avait pourtant établi une connexion avec l’extrême droite en colportant des rumeurs saugrenues sur le président de l’époque, Barack Obama.

Ce n’est pas d’hier que la base républicaine dérive vers les extrêmes, le nationalisme blanc, le paléoconservatisme xénophobe, la droite religieuse et une opposition systématique à toute intervention redistributive de l’État. Cette transition était en marche depuis des décennies, mais le parti restait contrôlé par une élite vouée au conservatisme économique et à une politique étrangère internationaliste.

Trump a rejoint la base du parti en jouant à fond sur tous ces éléments – sauf l’internationalisme – et en reléguant aux oubliettes le conservatisme fiscal. Son message était en phase avec la base républicaine. Il suffisait de la mobiliser.

Célébrité et flair médiatique

En juin 2015, la majorité des républicains rejetaient le milliardaire, mais avec 17 candidats aux primaires, sa notoriété l’a propulsé dans le peloton de tête. Son message xénophobe et protectionniste plaisait à la base. Sa célébrité et sa richesse cautionnaient ses écarts de comportement.

Par la suite, sa célébrité, son sens du spectacle et la complicité des médias lui ont donné l’élan dont il avait besoin pour prendre la tête et ses succès électoraux l’ont « normalisé » aux yeux des républicains. Son aptitude à monopoliser l’attention médiatique ne s’est jamais démentie.

Soucieux d’équilibre, les médias traditionnels se sont sentis obligés de modérer la couverture négative de Trump et de faire une montagne avec les courriels de son adversaire, Hillary Clinton. L’atmosphère de cirque des rassemblements partisans de Trump lui garantissait une couverture incessante et peu coûteuse.

À partir du moment où Trump a obtenu l’investiture, la polarisation partisane lui assurait l’appui d’une grande majorité de son parti. En plus, les démocrates lui ont fait le cadeau d’une opposante idéale.

Pour conserver le vote républicain de 2012, il pouvait miser sur l’aversion viscérale des républicains pour une femme qu’ils détestaient depuis un quart de siècle.

Pendant la campagne, Donald Trump suscitait la résistance d’une partie de l’électorat républicain, notamment parmi les femmes plus scolarisées. C’est ce que les sondages montraient jusqu’aux derniers jours de la campagne. Mais une combinaison d’événements, y compris la réouverture de l’enquête sur les courriels de Clinton, a rapatrié ces brebis égarées.

Exploiter le ressentiment

Un camion couvert d’affiches aux couleurs du président Trump circule pendant une manifestation pour le déconfinement de l’État du Massachusetts, lundi dernier.
Photo AFP
Un camion couvert d’affiches aux couleurs du président Trump circule pendant une manifestation pour le déconfinement de l’État du Massachusetts, lundi dernier.

En plus des États gagnés en 2012, Trump devait en faire basculer d’autres. Il a ciblé quelques États du nord où le déclin industriel a alimenté le ressentiment des Blancs peu scolarisés : ressentiment contre la mondialisation et le libre-échange, blâmés pour la perte d’emplois payants ; contre les immigrants, perçus comme des voleurs d’emplois ; contre les métropoles, grandes gagnantes de l’économie mondialisée et pôles d’immigration ; contre les employés publics, perçus comme des parasites, et contre certaines politiques redistributives, même s’ils en bénéficient eux-mêmes, car ils croient qu’elles profitent indûment aux minorités visibles.

En misant sur ce ressentiment, le New-Yorkais est parvenu à convertir juste assez d’électeurs dans les quelques États clés qu’il devait gagner pour prévaloir au collège électoral.

Que reste-t-il ?

En 2020, ces conditions sont-elles encore favorables à Donald Trump ? En ce qui concerne le parti, c’est évident : le Parti républicain est littéralement devenu un culte à la personnalité de Trump. Les électeurs identifiés au parti ne suffisent pas pour gagner une élection, mais leur enthousiasme et leur aversion pour l’opposition sont des atouts majeurs.

Par ailleurs, l’évolution démographique et économique condamne à long terme la base républicaine de Blancs peu scolarisés des régions périphériques à rétrécir, mais ces changements sont lents et, après quatre ans, la base est encore bien présente.

Pendant sa présidence, le politicien de 73 ans n’a jamais cherché à étendre ses appuis au-delà de cette base. C’est pourquoi son taux d’approbation n’a jamais dépassé son pourcentage du vote en 2016. Ses partisans lui sont restés fidèles parce qu’il a répondu à leurs demandes. 

Les électeurs moins identifiés au parti sont restés avec lui à cause de la croissance économique.

Avec l’énorme inconnue que représente aujourd’hui l’impact sanitaire et économique de la pandémie, en plus de l’évaluation que fera l’électorat de la réponse de Trump, la prévision des résultats de novembre est hasardeuse. Donald Trump réussira-t-il à reconstruire la coalition qui lui a permis de se faufiler de justesse à la Maison-Blanche en 2016 ? J’y reviendrai bientôt.

Tiger King, une métaphore pour l'ère de Trump 

<em>Tiger King</em>
Photo courtoisie, Netflix
Tiger King

Aux États-Unis, comme chez nous, le confinement pousse à la surconsommation de séries télévisées. 

Une de celles qui fait parler est Tiger King : Murder, Mayhem and Madness, l’histoire surréaliste d’une ribambelle de personnages rocambolesques, mettant en vedette Joe Exotic, un homosexuel polygame flamboyant, tatoué, avide utilisateur d’armes à feu, libertarien et toxicomane. 

Doté d’un charisme indéniable, il a même tâté de la politique. La série est centrée sur le fonctionnement chaotique de quelques zoos privés et sur le conflit entre Joe et une ex-hippie militante pour les droits des animaux.

En quoi cette histoire est-elle une métaphore pour l’ère de Trump ? Rassurez-vous, ce n’est pas (encore) à cause de l’allusion au meurtre dans le titre. 

Minimalement, on pourrait conclure que dans un pays où Joe Exotic peut prospérer et faire bonne figure dans une élection, il ne faut pas s’étonner de voir un personnage comme Donald Trump devenir président. Ça ne s’arrête pas là.

Fantasme et spectacle

Un des traits culturels particuliers de nos voisins du sud est leur propension à se laisser enfirouaper dans toutes sortes de visions fantaisistes qu’ils finissent par confondre avec la réalité. 

Comme le résume Kurt Andersen dans son essai Fantasyland, être un Américain, « c’est revendiquer le droit de croire ce qu’on veut ».

C’est cette propension qui a mené à des phénomènes comme le mormonisme, P.T. Barnum et les télévangélistes. Elle a aussi engendré une immense industrie de l’imaginaire, avec entre autres Hollywood, Las Vegas et Disneyland.

À l’heure de l’internet, de la téléréalité et du divertissement continu, des personnages comme Joe Exotic trouvent leur public en étant toujours plus choquant, plus « outrageous ». 

Comme un carambolage, on ne peut s’empêcher de regarder. Comme on est aux États-Unis, plusieurs sont prêts à payer pour faire partie du spectacle.

C’est dans ce contexte culturel que Donald Trump a développé son personnage de « décideur » dans la téléréalité The Apprentice, en multipliant par ailleurs les frasques qui en ont fait un phénomène médiatique incontournable. 

Culte de la personnalité

Ses supporters, convaincus de leur droit de croire ce qu’ils veulent, font confiance à ce menteur compulsif. Ils croiront une chose le matin et son contraire le soir, si c’est Trump qui l’affirme.

L’autre phénomène inquiétant qu’on observe dans Tiger King est le culte de la personnalité que les principaux personnages inspirent à leur entourage. C’est aussi vrai pour Joe Exotic que pour la championne du droit des animaux qui l’empêche de dormir.

Peut-on considérer le trumpisme comme un culte de la personnalité ? Ce n’est pas difficile. Il suffit de placer un micro devant un participant aux rassemblements partisans « MAGA » pour le constater. 

Les trumpistes inconditionnels ne voient pas l’incohérence de ses propos déjantés. S’il dit que l’eau de javel est un remède au coronavirus, ses supporters « raisonnables » passeront l’éponge, mais les centres antipoison noteront une recrudescence d’appels.

Les républicains n’ont pas tous bu le « Kool-Aid », pour reprendre l’analogie de Jonestown, mais l’emprise que Trump exerce sur la « base » républicaine lui permet d’intimider tous les politiciens républicains qui pourraient oser lui tenir tête.

Le cynisme roi

Bien sûr, les pires traits de la culture américaine illustrés dans Tiger King ne sont le fait que d’une minorité. 

Pourtant, dans un pays de 330 millions d’habitants, une petite minorité peut représenter un public considérable. Ce qui fait qu’on finit par normaliser certaines aberrations est une autre attitude omniprésente dans cette série et dans la société américaine : le cynisme.

À divers degrés, presque tous les personnages de Tiger King sont corrompus, y compris l’ex-hippie qui fait un pactole sur le dos des bénévoles et des donateurs à son œuvre bienfaisante, mais le cynisme ambiant rend tout cela banal ou, pire, normal.

Dans ce contexte, peut-on s’étonner que la corruption et le népotisme que Donald Trump exhibe au grand jour soient considérés comme des pratiques « normales » par ses partisans, qui n’hésitent pas à pointer les grains de poussière dans l’œil de leurs opposants pour proclamer que tout est complètement normal avec un président qui a une poutre dans le sien. 

Au pays du Tiger King, peut-on s’étonner que Donald Trump passe pour un politicien « normal » ?


 Une série à suivre

Pierre Martin signera dans les prochains jours une série d’analyses à ce sujet.