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Le tribunal de l’opinion toxique

Le Directeur national de la santé publique Horacio Arruda
Photo Stevens Leblanc Le Directeur national de la santé publique Horacio Arruda

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Ainsi, Horacio Arruda a dû s’excuser lors de la conférence de presse d’aujourd’hui.  

Le directeur national de la santé publique s’était permis quelques pas de danse dans une vidéo qui a trouvé un grand écho sur les réseaux sociaux. Le commun des mortels trouvait probablement la chose sympathique, même s’il n’était pas interdit non plus d’avoir un petit malaise devant cette nouvelle démonstration de la star-systémisation de notre vie publique – on notera tout de même que le Dr Arruda, qui a indéniablement une personnalité colorée, s’est prêté à ce petit rap sans la moindre arrière-pensée, comme il l’expliquait aujourd’hui, et nous n’avons aucune raison de ne pas le croire.  

Mais qu’importe. C’était anodin. Ce n’était pas grave. Il n’y avait pas de quoi en faire une crise, une controverse, un scandale. Il n’y avait pas de quoi déchirer sa chemise. Dans un monde normal, cette vidéo relèverait du non-événement. 

Pourtant, un mouvement de condamnation se dessinait sur les médias sociaux. Horacio Arruda aurait dérapé. Il aurait fait preuve de frivolité devant le malheur des familles endeuillées par la perte d’un proche. Il témoignerait d’une inquiétante légèreté et d’un condamnable manque de sérieux.  

Alors il y a eu contre lui un véritable déchaînement. Les propos qu’on pouvait lire sur Facebook et Twitter étaient même d’une grande violence, comme si Horacio Arruda devenait le bouc émissaire contre qui canaliser la colère engendrée par la pénible expérience du confinement. Il fallait le casser, l’humilier, le contraindre à battre sa coulpe, en s’excusant en public comme s’il avait commis quelque chose d’impardonnable? On peut voir là l’expression de la moins belle part de la démocratie, lorsqu’elle se laisse aller au ressentiment plébéien. Les théories les plus biscornues s’y alimentent d’ailleurs. 

Il faut bien le dire, Horacio Arruda a été la victime du tribunal de l’opinion toxique, de ce désir malsain et fangeux de pendre quelqu’un de manière rituelle qui caractérise aujourd’hui la vie politico-médiatique.  

Ne croyons pas un instant que cette fronde soit représentative d’une large part de la population, qui demeure consciente de notre nécessaire cohésion collective. Mais nous vivons dans un monde où la petite insurrection de franges marginales de la société peut enflammer la conscience collective et entraîner toute la vie publique dans une controverse qui semble irréelle, mais qui peut brouiller ou même paralyser l’action gouvernementale, et cela, à un moment où la confiance des Québécois envers les autorités est vitale, pour éviter que cette crise, déjà pénible, ne s’aggrave encore plus. 

Horacio Arruda n’avait pas à s’excuser pour ses pas de danse.  

On peut apprécier ou non la gestion de la crise, on peut critiquer les autorités qui naviguent dans le brouillard, ici comme partout ailleurs (et on doit les critiquer lorsqu’elles prennent des décisions manifestement malavisées comme c’était le cas à propos de la réouverture des écoles), mais on devrait se garder une petite gêne avant de chercher à humilier ceux qui, en ce moment, assument le fardeau de notre existence collective.