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Cancer: le dernier droit d’une vie pas comme les autres

«J’vas en fumer une couple, %$?&» –Régis Lévesque

Regis Levesque
Photo courtoisie Régis Lévesque entouré de son fils Daniel, d’une de ses filles Annie et d’un petit-fils Eloyk lors du lancement de sa biographie en 2016.

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Régis Lévesque parle lentement. On sent qu’il réfléchit pour dire ce qu’il pense avec le moins de mots possible. Son cancer de la langue lui laisse un peu de répit certains moments, mais Régis sait bien qu’il vit ses derniers mois. 

Il est couché dans une chambre de l’hôpital Marie-Clarac, à Montréal.  

« Les journées sont longues, c’est épouvantable. Tabarnak, j’entends voler les mouches, pis les maringouins. J’ai pas de télévision, j’ai rien. Au moins, je dors la moitié des journées, le temps passe plus vite. Je viendrais fou, tabarnak », murmure-t-il dans le téléphone. 

Dans son lit d’hôpital.
Photo courtoisie
Dans son lit d’hôpital.

Ces « tabarnak » font partie de la légende de Régis Lévesque. Ce n’est pas lui manquer de respect d’en garder quelques-uns dans un texte, c’est aider à tracer un portrait affectueux d’un homme au grand cœur. 

Régis, le grand promoteur de boxe, le légendaire Régis, l’amant des chevaux et malheureusement de Blue Bonnets, l’inspiration et l’ami de Michel Beaudry, Régis Lévesque attend d’être transféré aux soins palliatifs pour le dernier droit d’une vie pas comme les autres.  

NE PAS FAIRE PITIÉ 

« Dans deux ou trois semaines, y vont me transférer aux soins palliatifs. J’vas toujours ben en fumer une couple, tabarnak ! Ça fait trois mois que j’ai pas fumé une cigarette, c’est toffe, c’est pas disable », lance-t-il avec un reste de couleur à la Régis. 

Sa dernière cigarette avant d’entrer à l’hôpital il y a quelques semaines.
Photo courtoisie
Sa dernière cigarette avant d’entrer à l’hôpital il y a quelques semaines.

L’homme de 84 ans ne veut pas qu’on le prenne en pitié. Quand j’ai jasé avec son fils Daniel la veille, c’était clair. J’allais appeler Régis pour prendre de ses nouvelles et c’est lui qui déciderait s’il voulait un dernier article d’une collection épaisse comme une bibliothèque. 

Il était content de jaser d’autres choses que de maladie, de cancer et de mort.  

Bien sûr, à un moment donné, on a parlé de ses trois enfants, Daniel, Josée et Annie. C’est ce dont il est le plus fier avant le grand voyage. 

M. Lévesque avec ses enfants Annie, Josée et Daniel il y a une vingtaine d’années.
Photo courtoisie
M. Lévesque avec ses enfants Annie, Josée et Daniel il y a une vingtaine d’années.

« Daniel m’a surpris. Je pensais pas qu’il tournerait aussi bien. Il a une belle maison, pas un château, mais un beau bungalow à Coaticook et une belle femme. Y est dans la soixantaine, pis il est retiré. À toutes les fois qu’il vient à Montréal, il passe me voir une heure ou deux. J’aime ça. »   

Régis Lévesque et sa fille Annie.
Photo courtoisie
Régis Lévesque et sa fille Annie.

« La plus jeune, Annie [qui travaille dans le milieu de la santé], c’est une spéciale. Elle visite 22 patients à la maison chaque jour, elle est toujours de bonne humeur, pis elle s’occupe de moi. Josée vit en Équateur, pis avant elle était au Costa Rica pendant 12 ans. Son mari bâtit des maisons qu’il revend une par une. Ils sont ben heureux », m’a-t-il chuchoté.  

Sa fille Josée habite en Équateur avec son conjoint Éric et son fils Ali.
Photo courtoisie
Sa fille Josée habite en Équateur avec son conjoint Éric et son fils Ali.

Vous comprendrez que j’ai regroupé des bribes d’infos que Régis me donnait au fur et à mesure que les souvenirs et les mots lui revenaient. Mais vous avez l’essentiel pour ses enfants dont il est très fier.  

SON GRAND AMOUR 

Dans le dédale des bouts de phrases, c’est son amour inconditionnel des chevaux qui sert de fil conducteur. 

« Pas des chevaux de course, les chevaux d’équitation », précise-t-il. 

À un moment donné, il en possédait 26 chez lui à Trois-Rivières. Il les louait les week-ends. Aujourd’hui, dit-il, à 25 $ de l’heure, il gagnerait une petite fortune. 

« J’avais un pinto trois couleurs, y’était tellement beau. C’était mon favori », se rappelle-t-il.  

La vie était belle et bonne. Il y avait la boxe. Les plus vieux n’ont pas oublié Régis Lévesque. Le roi des promoteurs. Son verbe, ses extravagances, son art de « promoter » pas comme les autres. Eddie Melo, Fernand Marcotte, Jean-Claude Leclair, Dave Hilton, des boxeurs qu’il a aimés comme ses enfants. 

Regis Levesque
Photo courtoisie

« Moi, en tous les cas, j’ai jamais fourré mes boxeurs comme d’autres. J’essayais de faire un peu d’argent, pis y passaient avant moi. C’est quand j’ai commencé à jouer à Blue Bonnets que mes affaires ont dérapé. Je faisais 2000 ou 3000 $ pour un gala, des fois 5000 $, mais fallait que j’aille payer mon 3000 $ de compte à Blue Bonnets. Rendu au guichet, je perdais ce qui me restait et fallait tout recommencer. »  

Ce qui ne l’a pas empêché de réussir des coups fumants. Les boxeurs qui ont fait sa gloire sont restés dans sa vie. Dave Hilton, Eddie Melo, Robert Cléroux l’ont aidé quand ils en avaient la chance. Et ses vieux amis l’ont accompagné tout au long de sa vie. Le barbier Ménick en tête.  

LE COMBAT FRAZIER-CLÉROUX 

Ce n’est qu’un incident dans une longue vie. À un moment donné, il a misé ce qui lui restait pour organiser un combat entre Joe Frazier et Robert Cléroux. Le Bœuf de Chomedey avait 46 ans à l’époque. Les chroniqueurs, moi le premier, ont tout fait pour empêcher ce projet. C’était fou. À la fin, Régis était prêt à organiser le combat dans un 747 volant à 200 kilomètres des rives du Québec. Dans une zone internationale. 

Je lui ai dit hier qu’on avait peut-être été trop émotifs. Après tout, quelques années plus tard, George Foreman est devenu champion du monde à 45 ans.  

Il n’a pas beaucoup réagi. 

« Y a des affaires qui sont vagues dans ma mémoire, faudrait en parler à mon gars Daniel », a-t-il murmuré. 

LE TEMPLE DE LA RENOMMÉE 

On a jasé. Jasé au rythme de Régis. Lui, l’ancien moulin à paroles, est obligé de prendre son temps. On a jasé du dernier grand rêve de Régis. Son intronisation au Temple de la renommée de la boxe à New York. 

« Je le sais que je suis mal amanché. Y me reste pas grand temps. Penses-tu que ça va arriver de mon vivant ? » m’a-t-il demandé. 

C’est le matchmaker américain Don Majeski qui pilote la candidature. C’est Camille Estephan qui a signé la lettre de recommandation. Hier, Ed Brophy, le président de l’International Boxing Hall of Fame, avait une bonne et une mauvaise nouvelle pour Régis. 

La bonne, c’est que Régis Lévesque va être intronisé au Hall of Fame. 

La moins bonne nouvelle, c’est qu’à cause de la COVID-19 qui fait des ravages abominables à New York, la cérémonie de cet été pour la cuvée 2020 a été retardée à août 2021.  

« On va procéder aux intronisations pour les deux années en août 2021 », a expliqué Majeski. 

Je vais l’annoncer à Régis ce matin.  

Je vais lui dire autre chose aussi. Régis Lévesque va partir pour le grand voyage et il n’aura pas un seul ennemi qui va s’en réjouir. 

C’est déjà un haut fait d’armes. Personne ne peut haïr Régis.  

Tabarnak !!!