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L’esprit des ténèbres: les théoriciens du complot prennent le contrôle

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Quand on parvient à pendre ne serait-ce qu’un peu de perspective en cette période difficile et anxiogène pour plusieurs, ce qu’on observe est fascinant et troublant à la fois. 

Depuis le 18e siècle, le monde occidental a progressé en s’inspirant des idéaux des Lumières. Cette philosophie de la raison visait à nous sortir de l’intolérance et de nos préjugés. Vous vous souvenez peut-être que nous souhaitions faire progresser l’humain vers le bonheur, la liberté et le savoir. 

Bien sûr, l’idéal des écrivains et philosophes a subi quelques assauts déjà et a même frappé le mur dans la première moitié du 20e siècle. Ébranlés par deux guerres mondiales et la crise des années 1930, ils sont nombreux à s’être tournés vers d’autres voies, comme ce fut le cas avec le communisme ou le fascisme. 

Ce qui reste des valeurs des Lumières est aujourd’hui sérieusement mis à mal par la «réalité alternative» que proposent de très nombreux théoriciens du complot. Aidés dans leur travail de sape par les multiples possibilités du web et des réseaux sociaux, les adeptes de ces théories se multiplient et ils ébranlent les fondements de nos sociétés. Quelques analystes vont jusqu’à prétendre que la victoire est à leur portée. 

Autant comme professeur que comme analyste dans les médias, les regroupements comme QAnon et quelques autres me fascinent parce qu’ils sont dangereusement efficaces. Je n’ai qu’à lire quelques commentaires au bas de mes billets ou dans les courriels que me font parvenir quelques lecteurs pour constater que ces regroupements ont des adeptes partout et que le discours propagé est le même. 

Vous imaginez à quel point le contexte actuel est un terrain fertile? Nous sommes déstabilisés par un virus qui menace notre santé et nos vies, tout en provoquant une crise économique dont les effets ne se résorberont qu’à moyen ou long terme. Notre confiance dans nos dirigeants et dans nos institutions serait ébranlée pour bien moins que ça! 

J’ai déjà mentionné ici que j’aime bien lire le magazine The Atlantic quand il produit des dossiers étoffés. Si pour la couverture de l’actualité au quotidien la vénérable publication cède le pas à de nombreux autres sites, ses dossiers sont bien ficelés et ils offrent souvent des perspectives intéressantes. 

Cette semaine, The Atlantic débutait la publication d’un dossier intitulé The prohecies of Q. American conspiracy theories are entering a dangerous new phase. Un titre qui colle plutôt bien à ce que j’évoque plus haut. Les théories du complot entrent maintenant dans une phase plus dangereuse. 

Le premier article de ce dossier est rédigé par le rédacteur en chef du magazine, Jeffrey Goldberg. Je ne peux que vous encourager à lire un texte dans lequel il s’inquiète du sort de ceux et celles qui ne s’informent qu’auprès des théoriciens du complot. Il craint une perte de contact avec la réalité. Surtout, il s’inquiète des retombées politiques, économiques et sociales. Autant aux États-Unis que sur la scène internationale. Les élucubrations qui circulent sur le web ont des retombées partout dans le monde. 

Si vous parcourez son texte, vous noterez que ces théoriciens du complot se sont surtout manifestés aux États-Unis après les attaques du 11 septembre 2001. Vous y retrouverez des figures tristement célèbres comme Alex Jones. Le même Jones qui a inspiré celui qui se retrouve aujourd’hui à la Maison-Blanche et qui encourage sans aucune retenue les théories les plus folles et parfois les plus dangereuses. 

Alex Jones, je le rappelle, a fait circuler des rumeurs d’une rare violence pour ceux et celles qui en ont assumé les frais. Je me souviens avoir été littéralement harcelé par un auditeur qui tentait de me démontrer, «preuves» à l’appui, que la tuerie de Sandy Hook (2012) n’était en fait qu’une mise en scène et que les enfants morts et étendus sur le sol n’étaient dans les faits que des acteurs.  

Si de tels propos me donnent la nausée, ce n’est rien en comparaison de ce qu’ont vécu les parents et les proches des victimes. Certaines familles ont quitté la région parce qu'elles étaient poursuivies et relancées régulièrement par des adeptes des théories du complot. Un deuil impossible attribuable à quelques esprits fêlés ou mal intentionnés qui croyaient à une manipulation des progressistes visant à leur retirer leurs précieuses armes. 

Si je m’intéresse à ce phénomène comme professeur, puisqu’avec mes collègues nous orientons nos étudiants vers le recours à une méthode de travail rigoureuse qui s’appuie sur l’étude des sources et la confrontation des hypothèses, je ne suis pas insensible aux conséquences de la multiplication des théories du complot. Tout comme ce fut le cas au 18e siècle, il faut insister sur la raison sans nier l’importance des émotions. Ce fragile équilibre est actuellement menacé. 

Vous trouverez le lien pour la présentation du dossier de The Atlantic en cliquant ici.  

Je vous redirige vers le texte de Goldberg ici