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Alejo Carpentier, l’écrivain baroque

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Photo AFP L'écrivain, Alejo Carpentier.

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« La ville aux colonnes », c’est ainsi que le grand écrivain cubain Alejo Carpentier appelait la ville de La Havane où il prétendait être né, en 1904. Mais la réalité est tout autre. Carpentier est né en fait à Lausanne, d’un père breton, architecte de profession, et d’une mère russe, pianiste et professeure de langue. La famille a immigré à Cuba alors que l’enfant avait quatre ans.  

Carpentier a étudié l’architecture comme son père, mais ses véritables passions ont toujours été l’écriture, qu’il pratiqua d’abord comme journaliste, et la musique. Dans la jeune vingtaine, il participe aux différents mouvements de contestation contre la dictature. Arrêté et accusé d’être communiste, il est libéré après huit mois d’emprisonnement, puis part vivre en France. À Paris, il écrira quelques opéras et des partitions musicales, et côtoiera André Breton, Pablo Picasso, Paul Éluard et Jacques Prévert, entre autres, sans jamais abandonner son combat contre la dictature à Cuba. On le retrouve un peu partout, en Espagne, en Haïti, au Mexique, au Venezuela, pour y mener des activités liées au monde de la culture.

En 1959, au moment du triomphe de la révolution, il retourne à Cuba, où il assume, entre autres, la vice-présidence du Conseil national de la Culture, avant d’être nommé ministre conseiller aux Affaires culturelles auprès de l’ambassade cubaine à Paris – Carpentier parle couramment français –, poste qu’il occupera jusqu’à son décès, en 1980 à Paris, peu après avoir reçu le prix Médicis pour La harpe et l’ombre, consacré meilleur roman étranger.

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Carpentier est considéré comme le précurseur de ce que l’on nommera, dans la littérature latino-américaine, le « réalisme magique » ou le « réel merveilleux », « propre à la culture afro-caribéenne », affirme-t-il, qui consiste à incorporer dans la littérature tous les aspects de la culture du pays ou de la région : mythes, rêves, magie, rituels religieux et événements politiques, à l’opposé de toute logique rationnelle. De là naît également le terme baroquismo pour qualifier cet assemblage hétéroclite d’éléments à l’état brut provenant aussi bien des expériences culturelles que de la vraie vie magnifiée, transposée par la magie de l’art. Pensez à Isabelle Allende et son roman La Maison aux esprits, où il n’y a rien de plus naturel que de faire bouger les tables par la force de la pensée ou de faire parler un chat. Interrogée par Bernard Pivot à l’émission Apostrophes sur de tels phénomènes, l’écrivaine lui répond candidement : « Quoi, ce n’est pas comme ça dans votre pays ? »

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Transporter la révolution 

Dans son roman Le siècle des Lumières, paru en 1962, véritable fresque historique inspirée d’une escale inopinée en Guadeloupe, traversée de sentiments contradictoires et imbibée d’une sensualité exotique, Carpentier transpose, avec quelques années de décalage – internet n’existait pas ! – la Révolution française de 1789 dans les Caraïbes, où la France possède quelques territoires. 

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Transporter la révolution outre-mer signifie non seulement y implanter les idées de cette nouvelle expérience humaine, mais aussi transporter par bateau la guillotine, symbole puissant de cette révolution. Carpentier y décrit une scène dantesque où la sinistre guillotine, dressée sur la proue du bateau, est ballottée d’un bord à l’autre, au milieu d’une forte tempête, risquant de sombrer en pleine mer. Tout n’est pas noir ou blanc dans ce roman polyphonique et n’est pas Robespierre qui veut. Napoléon rétablira l’esclavage dans la patrie des Droits de l’Homme et les Antilles n’y échapperont pas. La lutte pour la véritable indépendance reste donc à venir.

En lisant cet épisode épique, je me suis dit : si la défaite de 1760 n’avait pas eu lieu, nous aurions eu, nous aussi, quelques années plus tard, notre guillotine pour y faire tomber les têtes de ceux qui empêchaient notre émancipation. La séparation de l’État et de l’église aurait été consacrée et les devantures de notre Assemblée nationale républicaine et de nos mairies auraient arboré fièrement la devise : Liberté, égalité, fraternité.

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Le partage des eaux est une autre œuvre remarquable, née de son expérience de vie pendant plusieurs années au Venezuela. À la sortie d’un théâtre, un musicien imaginaire d’origine cubaine entreprend un voyage initiatique au cœur de la forêt, lieu vierge où le temps s’est arrêté, pour remonter aux sources de son existence et tenter de découvrir la ligne de partage entre l’Espagne, ses origines, et l’Amérique après la conquête espagnole.

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Il faut lire aussi Le recours de la méthode, un incontournable de la littérature latino-américaine, au même titre que L’automne du patriarche, de Gabriel Garcia Marquez, Moi, le Suprême, de Augusto Roa Bastos, ou La fête au Bouc, de Mario Vargas Llosa. Carpentier y trace le portrait type du dictateur dans une Amérique latine déjantée et baroque, où toute pensée cartésienne est écartée.