/news/politics
Navigation

Les 40 ans du premier référendum: quand la politique-fiction crée des malaises

Plusieurs politiciens ont été invités à dire à quoi ressemblerait un Québec indépendant en 2020, notamment pour gérer l’actuelle pandémie

Ren� L�vesque s'appr�te � voter.
Photo d'archives

Coup d'oeil sur cet article

Les politiciens haïssent les questions hypothétiques, on le sait. Même celles sur le passé.  

• À lire aussi: Les 40 ans du premier référendum: et si le Québec avait dit oui?  

Ainsi, lorsque Le Journal leur a posé celles-ci : « Si le OUI avait gagné en 1980, à quoi ressemblerait le Québec aujourd’hui ? Dans la gestion de la pandémie par exemple, est-ce que ça aurait changé quelque chose ? », on a eu d’abord droit à des silences.  

On nous a expliqué qu’il n’y a ces temps-ci qu’une seule actualité : le satané virus. D’accord, mais ne peut-on pas, entre deux lavages de mains, s’interroger sur notre histoire ?  

Le PLQ  

Au Parti libéral, on m’a fait comprendre – avant le changement de garde – qu’on préférait ne pas répondre.  

« Mets-toi à notre place. On a toujours été contre ça, la souveraineté. Qu’est-ce que tu veux qu’on dise ? »  

Puis l’entourage de la nouvelle cheffe Dominique Anglade nous a dirigés vers l’ancien ministre Jean-Marc Fournier.  

L’auteur de Québécois, notre façon d’être Canadien (2017) soutient que nos questions le placent devant un piège.  

« Quand tu étais favorable au OUI et que tu l’es toujours aujourd’hui, tu vas avoir un biais cognitif à rendre ça merveilleux, dire qu’il n’y aurait plus de problème. »  

Alors que l’autre camp aurait le réflexe de noircir, fait remarquer celui qui a pourtant voté OUI en 1980.  

Selon lui, la pandémie actuelle nous fait comprendre l’importance de participer à un grand marché intérieur comme le Canada.   

Au reste, le référendum sur le Brexit, au Royaume-Uni, a montré à quel point les négociations pour désimbriquer une union peuvent être plus ardues que prévu.  

Qui sont les hommes et les femmes derrière nos politiciens? Emmanuelle présente... un balado animé par Emmanuelle Latraverse.

La CAQ  

À la CAQ, il semble que l’aspect « coalition » empêche toute politique--fiction sur ce sujet.  

Bien sûr, François Legault a voté OUI en 1980 et ne cache pas son admiration pour René Lévesque, qu’il citait dans une de ses premières allocutions après son élection : « Pour répondre à un homme qui m’a inspiré toute ma vie, j’ai la conviction profonde que, oui, on forme quelque chose comme un grand peuple. »  

En 2012 toutefois, la CAQ fut fondée sur la conviction que les Québécois ne veulent pas, actuellement, s’interroger sur leur statut politique ; et qu’il valait mieux coaliser des gens dans tous les camps.  

Avec le recrutement récent dans son personnel politique et administratif, la CAQ n’a jamais autant formé une réelle coalition d’ex-adéquistes---, libéraux et péquistes.  

S’interroger officiellement sur l’effet d’un OUI il y a 40 ans froisserait immanquablement.  

Chez QS  

Ce qui nous laisse avec les souverainistes.  

Les porte-parole de Québec solidaire notent que l’anniversaire du référendum de 1980 tombe « au moment où la dépendance du Québec est soulignée à gros traits par la crise ».  

Notamment dans le secteur alimentaire et celui des équipements médicaux.  

De plus, en notre nom, « le gouvernement Trudeau s’apprête à dépenser des milliards de dollars pour renflouer le secteur mortifère des hydrocarbures.  

À force de se dire NON, on a laissé Ottawa et les marchés imposer leur loi, lentement et sans faire de bruit ».  

Le 14 mai 1980, quelques jours avant le vote sur le référendum, le comité du NON s’était rassemblé au Centre Paul-­Sauvé de Montréal. Sur la photo, le chef libéral du Québec, Claude Ryan (à droite), en compagnie du premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau.
Photo d'archives
Le 14 mai 1980, quelques jours avant le vote sur le référendum, le comité du NON s’était rassemblé au Centre Paul-­Sauvé de Montréal. Sur la photo, le chef libéral du Québec, Claude Ryan (à droite), en compagnie du premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau.

Au PQ  

Au PQ, le chef parlementaire Pascal Bérubé fut direct. « Une uchronie ? Je ne suis pas inspiré pour l’instant. »  

Et de nous renvoyer au chef sortant Jean-François Lisée, lequel me répondit avec un sourire en nous proposant de lui « acheter un texte ».  

Plus tard, j’insiste de nouveau auprès de M. Bérubé. Toujours « pas inspiré ». Il me renvoie aux candidats à la chefferie.  

L’humoriste Guy Nantel affirme qu’à part des « choses concrètes sur lesquelles on aurait eu plein contrôle, comme les frontières », il est « bien hasardeux » de spéculer.  

Sur la pandémie, l’événement était imprévisible, « tous les pays du monde sont pris avec ça, je ne vois pas comment un Québec souverain serait tellement meilleur que les autres. [...] c’est pas un vaccin d’être souverain ! »   

L’historien Frédéric Bastien, lui, soutient qu’« on peut faire l’hypothèse qu’un Québec souverain ferait une gestion plus serrée de ses frontières, car l’idéologie multiculturaliste canadienne est moins forte ici. »  

Sylvain Gaudreault pour sa part, imagine un Québec pays jouant « un rôle important sur la scène internationale », car sans passé colonial guerrier ou impérialiste. Position idéale pour agir comme arbitre et dans l’humanitaire.  

Quant à la gestion de la pandémie, il soutient qu’après la souveraineté, le Québec serait un pays décentralisé avec un système de santé à l’avenant.  

« Je ne dis pas qu’on aurait moins de morts [...] on ne serait pas un pays de licornes ! »  

Pour Paul St-Pierre Plamondon, un Québec pays face à une pandémie « aurait contrôlé ses frontières et ses aéroports, nous permettant d’agir rapidement. De plus, il y aurait eu moins d’incohérences dans les plans d’intervention économiques et de soutien ».  

Catherine Fournier  

  

Enfin, la députée indépendante Catherine Fournier estime qu’« avoir le pouvoir de gérer les frontières, c’est une chose. Bien les gérer, c’en est une autre. Idem pour la mise en place des programmes d’aide ».   

Que serait le Québec d’aujourd’hui si le OUI l’avait emporté ?   

Bien sûr, « avec des si, on mettrait Paris en bouteille ».  

Mais c’est plus fort que nous de donner dans l’uchronie, refaire l’histoire à partir d’un « et si ». Surtout pour des moments charnières où il est évident que le cours des choses a bifurqué.  

L’escouade antiémeute était débordée à Montréal après la victoire du NON, lors du référendum du 20 mai 1980.
Photo d'archives
L’escouade antiémeute était débordée à Montréal après la victoire du NON, lors du référendum du 20 mai 1980.

Comme ce référendum de 1980. Si le OUI l’avait emporté, une chose est sûre : il n’y aurait pas eu de rapatriement de la Constitution canadienne en 1982. Un moment de « refondation du Canada » qui a déterminé tant d’aspects de notre vie depuis.  

21 mai 1980
Photo d'archives
21 mai 1980

Négociations ?  

Après un OUI, le réalisme aurait milité pour des négociations intenses et complexes.  

Les nombreuses études sur la souveraineté « association » ou « partenariat » nous font comprendre que désimbriquer des États-providence, ce n’est pas de la tarte. Mais ça se fait.  

Parions qu’on aurait vu naître une entité nommée « Canada-Québec », union confédérale très relâchée, conforme à la « souveraineté--association » prônée par Lévesque et le camp du OUI à l’époque.  

Frontières  

Comment le Québec gérerait-il ses frontières internationales, en temps de pandémie ? Dire qu’il aurait été plus facile de les boucler rapidement est une réponse un peu trop évidente.  

Cette gestion n’est pas simple dans un continent où l’on est un petit joueur.  

Si Justin Trudeau a tardé à ce chapitre, ce n’est pas uniquement en raison de son idéologie « sans-frontiériste », mais surtout parce qu’il tenait à ne pas froisser l’éléphant voisin, les États-Unis.  

L’ensemble Canada-Québec aurait-il conclu un accord de libre-échange en 1988 avec le pachyderme ? Si oui, quelles obligations le « pays associé » Québec aurait eues quant à la mobilité des biens et personnes ? Aurait-il adhéré à l’entente sur les tiers pays sûrs ?  

Pensons à l’Italie, pays souverain, mais appartenant à l’Union européenne, qui fut contrainte, dans sa gestion des migrants, par des accords sur les frontières.  

Certes, en pandémie, plusieurs pays dans l’UE ont exercé leur droit de refermer les frontières à leur guise. C’est ça, être souverain.  

Armée  

Quelle part de l’armée canadienne le Québec aurait-il pu récupérer ? L’entité Canada-Québec aurait peut-être décidé de continuer à cofinancer une armée commune ?  

Après tout, c’est ce dont plusieurs rêvent dans l’UE (qui fut le modèle et de Bourassa et des souverainistes).  

On peut tout de même penser qu’un commandement québécois distinct aurait permis de déployer plus rapidement les soldats dans nos CHSLD.  

Finances  

Quant à l’argent pour la santé, François Legault a eu raison de souligner qu’Ottawa ne verse pas sa part historique depuis les compressions drastiques des fédéraux Paul Martin et Jean Chrétien dans les années 1990.  

Dans l’hypothèse d’un OUI en 1980, le Québec aurait géré tous ses deniers à sa guise. En aurait-il eu plus pour la santé ?  

Cela ramène la question « le fédéralisme, rentable ou non ? » de la fin des années 1980. Le PLQ répond oui.  

Auquel cas, si le Québec avait été souverain depuis 1980, il n’aurait pu financer autant de programmes sociaux, notamment à cause du manque à gagner de dizaines d’années de péréquation.  

Les souverainistes répliquent que lorsqu’on dépense ses impôts à sa guise, on est plus à même de favoriser son développement.  

Le résultat le plus probable après 40 ans de Québec en souveraineté-association serait un État ni hyper-cassé ni hyper-prospère.  

Les Québécois auraient sans doute continué sur leur lancée de la Révolution tranquille et auraient formé quelque chose comme un pays à la scandinave, fier en Amérique.