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Les 40 ans du premier référendum: Ryan, le gagnant qui finit par perdre

Claude Ryan , Pierre Elliott Trudeau et Jean Lesage
Photo d'archives Pierre Elliott Trudeau, ici au centre, ignora le « Livre beige » de Claude Ryan, à gauche. L’ancien premier ministre Jean Lesage est à droite. La photo a été prise au rassemblement du NON, le 14 mai 1980, au Centre Paul-Sauvé, à Montréal.

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S’il est facile de déterminer qui a perdu le 20 mai 1980, on ne peut en dire autant pour ce qui est du gagnant. 

• À lire aussi: Les 40 ans du premier référendum: et si le Québec avait dit oui? 

Vous me direz qu’avec un 60 % de NON, la réponse est pourtant évidente. 

Mais quel NON ? Car si l’histoire a souvent opposé Trudeau à Lévesque, on oublie qu’au sein du camp du NON, il y a aussi eu un choc entre Claude Ryan et Pierre Elliott Trudeau. 

Le NON du chef du Parti libéral du Québec n’était pas le même que celui du premier ministre fédéral. La population le découvrira bien après le 20 mai. 

Livre beige 

Dans le camp Ryan, la bible, c’était le « Livre beige ». L’appellation n’a rien de très attrayant, mais c’est celle que l’histoire a retenue en référence à la couleur de l’objet, qui proposait une réponse au Livre blanc sur la souveraineté-association, produit par le camp du OUI. 

L’ancien ministre libéral Claude Forget faisait partie de la Commission du PLQ ayant préparé le Livre beige, qui avait nécessité un « travail extraordinaire ». 

À ses yeux, il s’agit du « seul effort de la part du nationalisme québécois, de formuler sa vision d’un fédéralisme réel, où Ottawa conservait une place, mais une place diminuée ». 

La réponse fédéraliste la plus détaillée à la fameuse question « What Does Quebec Want ? ». 

Qui sont les hommes et les femmes derrière nos politiciens? Emmanuelle présente... un balado animé par Emmanuelle Latraverse.

Fédéralisme véritable 

Relire ce document – inaccessible en ligne – aujourd’hui, c’est prendre connaissance d’une sérieuse réflexion québécoise sur le fédéralisme canadien. 

On pourrait le qualifier de « décentralisateur », car accordant aux provinces une place de choix. 

L’heure était venue, selon ce qu’on y affirme, « de procéder à une réforme en profondeur de la Constitution canadienne ». 

Il ne fallait pas attendre : « Le Québec a connu ces dernières années une évolution accélérée qui rend urgente et impérieuse » cette révision du pacte de 1867. 

Dans la nouvelle Constitution, il fallait entre autres « inscrire le principe de l’égalité des deux peuples qui ont fondé le Canada moderne ». 

Le Sénat ? Aboli et remplacé par un « conseil fédéral » « composé de délégations des provinces agissant selon les instructions de leur gouvernement respectif ». 

En cas de différends constitutionnels, pas question de les laisser trancher par des juges nommés exclusivement par Ottawa. 

On constituait un tribunal, sur le modèle allemand, où les provinces nommeraient une partie des juges. C’est sans doute la proposition la plus « fédérale » (ou « décentralisatrice ») du Livre beige. 

Puisque c’était là la proposition du PLQ et donc du chef officiel du camp du NON, Claude Ryan, on pourrait dire que c’est la vision qui l’a emporté en 1980. Par une « majorité claire » ; un concept cher à la Cour suprême. 

Pour la première fois dans l’histoire, les Québécois s’exprimaient explicitement sur le régime politique dans lequel ils souhaitaient vivre. 

Depuis la fondation de Québec, ce régime leur avait toujours été imposé. En 1980, leur choix s’est arrêté, pourrait-on dire, sur le Livre beige. 

D’autant plus que le 14 mai 1980 à Montréal, Pierre Elliott Trudeau prononce un discours déterminant où il affirme qu’un NON équivaudrait à un OUI pour le « changement ». 

Un NON ne devrait pas être interprété par les autres provinces « comme une indication que tout va bien puis que tout peut rester comme c’était auparavant. Nous voulons du changement, nous mettons nos sièges en jeu pour avoir du changement. » 

Tabletté 

Un des auteurs du Livre beige, Louis LeBel, est avocat à l’époque. Il fut par la suite, de 2000 à 2014, juge à la Cour suprême du Canada. 

À ses yeux, « une partie de l’opinion », lorsqu’elle a entendu Trudeau promettre solennellement du « changement », a effectivement pu penser qu’il référait au Livre beige. 

L’ennui, souligne Claude Forget, est que, peu de temps après la présentation du Livre beige en janvier 1980, il est mis de côté. 

À la demande de Pierre Elliott Trudeau, lors d’un souper en tête-à-tête avec Claude Ryan, à Ottawa, ce que ce dernier accepte. 

Peu de temps après, Ryan en informe d’ailleurs Forget. « J’étais suffoqué par cette histoire-là ! Et très déçu de son leadership », se souvient-il. 

Quel NON l’a emporté alors ? « Les gens ont voté NON, à 60 % environ, sur la base d’une promesse non articulée et non spécifiée de Trudeau qu’il y aurait du changement », conclut Forget, dépité. 

« Un coup fourré » 

En 1990, l’ancien ministre libéral Raymond Garneau, dans une entrevue au Journal, avait dit qu’en 1980, « l’équipe libérale fédérale nous a passé un coup fourré ». 

Dans son discours de la victoire, le soir du 20 mai 1980, à l’auditorium de Verdun, Claude Ryan semble d’ailleurs aigri. 

Pas surprenant, dit Claude Forget, il prenait conscience qu’il avait, lui et sa conception du fédéralisme, été mis de côté. 

Oui, il y eut du « changement », mais ce fut l’isolement du Québec, le rapatriement de 1982, ce que Lévesque qualifiera de « coup d’État ». 

Bien loin du Livre beige donc, et de la volonté exprimée des Québécois.