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Dominants été comme hiver

À Rouyn, un futur quatuor de la LNH faisait des malheurs tant sur la glace que sur le losange

Abitibi
Photo courtoisie Les Optimistes de Rouyn, équipe avec laquelle s’alignaient André Racicot (gardien de droite), Stéphane Matteau (premier joueur de la 2e rangée), Éric Desjardins (avant-dernier de la 2e rangée) et Pierre Turgeon (dernier de la 2e rangée), n’ont pas connu la défaite en 1978-1979.

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À une époque où de plus en plus de jeunes athlètes pratiquent le même sport 12 mois par année, il est difficile de faire entrer dans les habitudes de vie le concept de diversification des activités sportives. 

Or, le concept était plutôt en vogue dans les années 1980. Même les joueurs du Canadien troquaient leurs patins pour des souliers à crampons, faisant la tournée du Québec avec leur équipe de balle-molle durant l’été.

À Rouyn, chez les petits gars du coin, c’était le même principe. Hockey l’hiver, baseball l’été. 

C’est ainsi qu’en l’espace de deux ans, Pierre Turgeon, Stéphane Matteau, Éric Desjardins et André Racicot, de même que trois autres coéquipiers ont enlevé les honneurs du championnat provincial de hockey et de baseball.

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Évoluant au niveau atome A (aujourd’hui l’équivalent du BB), les Optimistes de Rouyn avaient survolé la saison 1978-1979, les tournois, les séries et le championnat provincial avec un dossier de 46 gains, aucun revers et trois verdicts nuls.

Avec quatre joueurs de la LNH en devenir, ça allait de soi, diront certains. Et pourtant, ils ne faisaient pas partie des meneurs de cette formation.

« On était quatre joueurs de première année. On était loin d’être les plus dominants, a déclaré André Racicot, joint par l’auteur de ces lignes plus tôt cette semaine. Pierre (Turgeon) sortait du lot, mais on misait sur des deuxièmes années qui étaient très bons. »

Du nombre, Pierre Sabourin, capitaine de l’équipe qui, quelques années plus tard, allait connaître une saison de 109 points, dont 51 buts, avec les Gouverneurs de Sainte-Foy (midget AAA).

« C’était assurément notre meilleur joueur », a confirmé Turgeon.

Déjà un homme

Personne, alors, n’aurait pu se douter que, de ces quatre gamins de 10 ans, trois remporteraient la Coupe Stanley et un autre deviendrait le capitaine du Canadien.

« C’est fou quand tu penses à ça. Certaines villes ont de la difficulté à voir un de leurs joueurs atteindre la LNH. Et nous, on était quatre dans la même équipe. C’est incroyable, a lancé Turgeon.

« En fait, le seul qui semblait avoir un avenir garanti, selon les échos d’aréna de l’époque, c’était Pierre (Turgeon). C’était un phénomène de la nature, a révélé Matteau. Il avait le talent, mais aussi le physique. C’était un ours ! »

En fait, Turgeon avait pratiquement atteint sa pleine maturité. À 12 ans, il mesurait déjà 6 pieds et pesait 175 livres. Soit un pouce et 20 livres de moins que durant sa carrière de 1294 matchs dans la LNH.

Pas surprenant qu’il ait gravi les échelons du hockey mineur à une vitesse folle. Surclassé une année sur deux, Turgeon a atteint le Midget AAA à l’âge de 15 ans.

D’ailleurs, cette saison parfaite fut la dernière où les quatre ont évolué pour la même formation. 

À compter de la suivante, l’association de hockey mineur de Rouyn allait diluer son produit en formant quatre équipes locales, faisant une croix pendant six ans sur le hockey élite.

« Encore à ce jour, j’ignore pourquoi ils ont fait ça », se désole Racicot.

Un été miraculeux

Deux étés plus tard, c’est au baseball que le quatuor a remporté les grands honneurs. 

« On était quatre lanceurs. On alternait. Le seul gaucher du groupe, c’était Éric (qui, curieusement, jouait également au 2e but) », a précisé Matteau, également joueur de troisième but.

Associé du district 4 de l’Ontario, avec entre autres les villes de Sudbury, Kirkland Lake et Timmins, Rouyn avait atteint le Championnat national, disputé à Vancouver.

« C’étaient nos quatre meilleurs frappeurs. En fait, ils constituaient le cœur de notre alignement », a soutenu Dominic Chamberland, membre de cette équipe.

L’expérience n’avait pas été des plus concluantes, les représentants de Rouyn ne remportant qu’un match sur cinq.

« C’était nouveau pour tout le monde. C’était la première fois qu’une équipe de Rouyn sortait du district. On n’avait pas de comparaison, a souligné Racicot, qui patrouillait aussi l’arrêt-court.

« Qu’on se rende là, c’était un miracle. On n’avait pas les plus beaux terrains, on n’avait pas des entraîneurs spécifiques, personne ne nous avait montré les techniques, on n’avait pas de pratique au bâton avant les matchs, a énuméré Matteau. C’était vraiment home made. On était passionné. Et le fait d’être de bons athlètes devait nous avoir aidés. »

Au moins, cette présence à Vancouver allait préparer quatre joueurs, dont Turgeon et Matteau, ainsi que les entraîneurs, à ce qui allait les attendre la saison suivante : une présence historique à la célèbre série mondiale des petites ligues, à Williamsport. 

À cinq retraits de l’histoire   

« Ce furent 30 minutes douloureuses pour un jeune de 12 ans, mais aujourd’hui, je me considère extrêmement chanceux d’avoir vécu cette expérience. »  

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Lorsque Stéphane Matteau et le Rotary de Rouyn ont représenté le Canada aux séries mondiales des petites ligues, à l’été de 1982, Taiwan-Taipei survolait cette compétition depuis déjà plusieurs années. La formation asiatique avait remporté les cinq tournois précédents et 9 des 11 derniers.

Le Rotary de Rouyn portait les couleurs du Canada aux séries mondiales des petites ligues à Williamsport en 1982.
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Le Rotary de Rouyn portait les couleurs du Canada aux séries mondiales des petites ligues à Williamsport en 1982.

La commande s’annonçait lourde pour les jeunes Canadiens, vainqueurs de leur premier match de la compétition, face à cette puissance internationale, seul obstacle les séparant d’une présence en grande finale.

« Nous, on jouait deux mois par année, alors qu’eux jouaient à l’année longue. Tu voyais la différence. La balle de leur lanceur devait tomber d’environ un pied en arrivant au marbre », a raconté Pierre Turgeon.

Douloureux

Et pourtant, avec Matteau sur la butte, Rouyn ne se trouvait qu’à cinq retraits de réussir l’impensable.

« On jouait du baseball incroyable. Je lançais très bien, s’est souvenu Matteau. On menait 4 à 3 avec deux manches à jouer, puis ils ont explosé avec sept points en une manche.

« Aujourd’hui, après trois ou quatre points, l’entraîneur m’aurait sûrement retiré du monticule. Mais dans ce temps-là, on n’avait pas de substitut. On devait finir nos matchs. 

« Ç’a été douloureux », a-t-il répété.

En arrière 10 à 4 dans la manche ultime, les fiertés de Rouyn avaient démontré beaucoup de caractère en réduisant l’écart à trois points et en plaçant trois coureurs sur les sentiers avant même le premier retrait.

Le lanceur taiwanais avait, cependant, pris les choses en main.

« Je pense qu’il avait établi un record des petites ligues avec 15 retraits au bâton. Mais les Taiwanais avaient commis quatre ou cinq erreurs, ce qui nous avait permis de marquer sept points. »

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Deux jours plus tard, Taïwan allait s’incliner face à une formation de l’État de Washington.

La victoire fut si significative pour les Américains qu’elle fut le sujet de l’un des documentaires de la série 30 for 30 d’ESPN, en 2010.

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L’histoire du Rotary de Rouyn est, elle aussi, peu banale.  

« On a accompli un exploit unique, a soutenu Turgeon. Rouyn, c’était une ville de 15 000 habitants. Et on a réussi à monter une équipe qui s’est rendue à Williamsport. Je pense qu’on ne verra plus jamais ça. »   

La touche de Pierre Turgeon  

Pendant deux saisons, le Rotary de Rouyn a dominé le baseball ontarien. À la deuxième occasion, avec Stéphane Matteau et Pierre Turgeon, le géant de 12 ans, au monticule, ils ont atteint la demi-finale de la Série mondiale des petites ligues, à Williamsport.
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Pendant deux saisons, le Rotary de Rouyn a dominé le baseball ontarien. À la deuxième occasion, avec Stéphane Matteau et Pierre Turgeon, le géant de 12 ans, au monticule, ils ont atteint la demi-finale de la Série mondiale des petites ligues, à Williamsport.

Pour se rendre au prestigieux tournoi de Williamsport, Rouyn avait dû remporter le titre canadien, à Boucherville. Pierre Turgeon, fort de ses 6 pieds et 175 livres, avait profité de l’occasion pour se mettre en valeur. 

« En grande finale, on perdait 3 à 2 en dernière manche. Comme dans les films, à trois balles, deux prises, il a frappé un circuit pour égaler le pointage, a raconté Stéphane Matteau. Puis, en huitième manche, il a volé le troisième but pour finir par marquer le point gagnant. »

Et que dire de l’étape précédente, le championnat provincial (ontarien), où Turgeon avait dû faire la navette sur une base presque quotidienne entre Montréal et Toronto en raison d’un camp de hockey regroupant les meilleurs espoirs de la province, tenu au même moment ?

« On était seulement deux lanceurs. Alors, les matchs où je ne lançais pas, je prenais un vol vers Montréal pour participer au camp. Le lendemain, je retournais à Toronto. J’ai dû faire ça deux ou trois fois dans la semaine », s’est souvenu Turgeon qui, lors de ses escales à Montréal, habitait chez Pierre Lacroix, à l’époque agent de son frère Sylvain.

« Pierre m’amenait à l’aéroport et venait me chercher. J’avais 12 ans. Je n’avais jamais pris l’avion de ma vie, a-t-il poursuivi. C’est là que j’ai compris que je devais faire un choix. J’ai joué une autre année au baseball avant de décider de me consacrer uniquement au hockey. »

Une décision qui lui a permis de connaître une carrière de 1327 points en 1294 matchs dans la LNH. Ce qui lui vaut le 32e rang des joueurs les plus productifs de l’histoire du circuit.