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Les républicains en voie de perdre le Sénat

Les républicains en voie de perdre le Sénat
AFP

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L’insatisfaction à l’égard de Donald Trump se répercute sur le Parti républicain, qui risque de perdre sa majorité au Sénat.  

La semaine dernière, je notais que la plupart des indicateurs généraux sont défavorables à la réélection de Donald Trump (voir ici et ici) et que le président accuse des retards significatifs dans les États clés où se jouera la course contre le démocrate Joe Biden. Personne n’est plus nerveux devant la désaffection de l’électorat envers le président que la demi-douzaine de sénateurs républicains qui semblent en voie de perdre leur siège en novembre.   

Après le changement de garde à la Maison-Blanche, le deuxième événement le plus important qui se dessine à l’horizon est le renversement de plus en plus probable de la majorité au Sénat en faveur du parti démocrate. Cette majorité revêt une importance primordiale pour le président élu. Dans l’environnement polarisé qui prévaut aux États-Unis, un président qui ne peut pas compter sur une majorité de son parti au Sénat a les mains liées, entre autres quant à la nomination des juges fédéraux et surtout des juges à la Cour suprême.   

Les revirements de majorité au Sénat sont plutôt rares et c’est ce que souhaitaient les fondateurs, qui ont fixé dans la Constitution la règle des élections d’un tiers des sénateurs à tous les deux ans, pour des mandats de six ans.   

Les républicains du Sénat ont une pente à remonter  

Quelles sont les chances du Parti républicain de perdre le Sénat en novembre? Dans l’état actuel des choses, elles semblent supérieures à 50%. En ce moment, les républicains ont une majorité de 53 sénateurs, contre 45 pour les démocrates (auxquels se joignent deux indépendants généralement alignés avec eux). Sur les 35 sièges en jeu au Sénat, 23 sont tenus par des républicains et seulement 12 sont démocrates. Un seul siège démocrate est vulnérable. C’est celui de l’Alabama, un État solidement républicain que les démocrates ont gagné en décembre 2017 après la nomination d’un candidat républicain d’extrême droite très controversé.   

Pour ravir la majorité aux républicains, les démocrates devraient battre quatre sénateurs en poste. Est-ce possible? Tout à fait. En plus des signes inquiétants qui viennent des sondages d’intentions de vote à la présidence, d’autres signes généraux dérangent le sommeil des sénateurs républicains par les temps qui courent. Par exemple, dans 10 États où les courses au Sénat s’annoncent relativement serrées (Alaska, Arizona, Caroline du Nord, Caroline du Sud, Colorado, Géorgie, Kansas, Kentucky, Maine et Montana), les candidats démocrates ont amassé plus de fonds de campagne dans le premier trimestre de 2020 que leurs adversaires républicains (voir ici).   

Dans quatre États, les indicateurs d’une défaite probable pour les sénateurs républicains en poste sont assez éloquents.   

Quatre États où les démocrates sont favoris   

En Arizona, la sénatrice Martha McSally a été nommée par le gouverneur de l’État en janvier 2019 pour occuper le siège de l’ancien sénateur John McCain, décédé plus tôt cette année-là, après avoir perdu l’élection au Sénat de novembre 2018 aux mains de la démocrate Kyrsten Sinema. L’élection de novembre 2020 est une élection spéciale pour un mandat écourté de deux ans. Dans cet État, tous les sondages donnent une majorité solide au démocrate, l’ex-astronaute Mark Kelly. Un sondage mené en mai donne 13 points d’avance à Kelly, qui avait également des avances importantes dans tous les sondages menés en 2020 dans cet État.   

Au Colorado, le républicain Cory Gardner tire de l’arrière dans deux sondages menés en mai, par 17 points et 18 points. Son adversaire démocrate est l’ancien gouverneur de l’État (2011-2019), John Hickenlooper, qui avait tenté sa chance dans la course à la nomination présidentielle démocrate cette année, sans succès. Hickenlooper est toutefois beaucoup plus populaire et apprécié auprès des électeurs du Colorado que son adversaire républicain, qui n’a guère impressionné au Sénat depuis 2015.   

Dans le Maine, le sondage le plus récent a été mené en mars et donne cinq points d’avance à la démocrate Sara Gideon sur la sénatrice Susan Collins. Ce qui est plus inquiétant pour la sénatrice en poste, toutefois, est le taux d’insatisfaction très élevé de l’électorat du Maine à son endroit. Dans le même sondage, 57% disent désapprouver la performance de leur sénatrice, alors que seuls 33% l’approuvent. En 2016, le Maine avait échappé à Donald Trump par un mince trois points de pourcentage, mais les sondages les plus récents donnaient 10 points d’avance au démocrate.   

Au Montana, le plus récent sondage donne une avance de sept points au démocrate Steve Bullock (46%) sur le républicain Steve Daines (39%). Bullock est l’ancien gouverneur de l’État et il y avait gagné une réélection en 2016 même si l’État avait penché lourdement en faveur de Donald Trump. Il avait aussi tenté sa chance pour la nomination présidentielle démocrate en 2020, mais son manque de notoriété à l’échelle nationale l’avait empêché de percer. Il est pourtant demeuré très populaire dans son État, où l’autre sénateur est également un démocrate.   

Quatre États où les républicains sont dans l’eau chaude   

En plus de ces quatre États où les chances des démocrates de l’emporter sont excellentes, il y en a quatre autres où les sénateurs républicains sont loin d’être certains de l’emporter.   

En Géorgie, deux sièges sont en jeu et les candidats seront déterminés à l’élection primaire du 6 juin. La première élection met en présence l’actuel sénateur Will Perdue, qui sollicite un nouveau mandat de six ans. Même si l’État tend à pencher assez nettement vers le Parti républicain, le plus récent sondage indique une égalité statistique entre Perdue et les quelques démocrates en lice pour s’opposer à lui. L’autre élection sera une élection spéciale pour un mandat écourté de deux ans. La sénatrice actuelle, Kelly Loeffler, est la cible d’un scandale après qu’elle a vendu des millions de dollars en actions sur la base d’informations confidentielles sur les effets de la pandémie qu’elle a reçues au Sénat. Cette élection spéciale tenue le 3 novembre sera suivie d’un second tour si aucun candidat n’emporte la majorité. L’actuel représentant républicain Doug Collins est favori pour remporter ce siège, mais dans un second tour qui suivrait l’élection générale de novembre, il est extrêmement difficile de prédire ce qui arrivera.   

En Caroline du Nord, les sondages donnent en moyenne une faible avance au candidat démocrate Cal Cunningham, lequel cherche à remplacer l’actuel sénateur républicain Thom Tillis. Il y a toutefois beaucoup d’électeurs indécis ou discrets dans plusieurs de ces sondages et les résultats varient beaucoup entre les différentes firmes. Il n’en demeure pas moins que cet État est considéré comme le plus probable baromètre de la course au Sénat dans son ensemble. La situation s’est compliquée encore plus pour les républicains de la Caroline du Nord récemment, avec l’enquête ouverte sur l’autre sénateur de l’État, Richard Burr, lui aussi impliqué dans l’affaire des ventes d’actions par des sénateurs à la suite de la réception d’informations privilégiées concernant l’impact économique du coronavirus. Si Burr est forcé de démissionner plus de 60 jours avant le 3 novembre, une deuxième élection au Sénat aurait lieu en Caroline du Nord, avec des règles spéciales qui rendent les résultats tout aussi imprévisibles.   

En Iowa, la sénatrice en poste Jodi Ernst conserve une mince avance dans la plupart des sondages, mais elle est vulnérable, notamment en raison de la progression assez rapide de la pandémie dans cet État.   

Le Kentucky, finalement, sera particulièrement à surveiller cette année. Le leader républicain du Sénat, Mitch McConnell, élu pour la première fois en 1984, cherche à s’y faire élire pour un septième mandat de six ans. Il est opposé à la démocrate Amy McGrath, une ex-pilote de chasse de l’aviation américaine qui le talonne de très près dans tous les sondages disponibles. Même si McConnell est sans contredit l’un des politiciens les plus puissants à Washington et même si le Kentucky penche encore assez solidement en faveur du président Trump (16 points d’avance sur Biden dans cet État, selon le plus récent sondage), l’insatisfaction des résidents du Kentucky à l’endroit de leur sénateur est forte et la candidate démocrate mène une campagne extrêmement dynamique avec une bonne dose d’aide financière extérieure.   

Après ce tour d’horizon des principaux champs de bataille de l’élection de novembre au Sénat, il est clair que les chances d’un renversement de majorité sont bien réelles. Il reste encore du temps, bien sûr, mais comme pour la Maison-Blanche, les républicains ont une forte pente à remonter s’ils veulent conserver la majorité au Sénat à la suite de l'élection de novembre.   

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM